Le blogue d'Edmond Prochain

21 septembre 2009

Chroniques d’un croyant du dimanche

Filed under: Mais dites... — Edmond Prochain @ 10:49
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Dimanche. Du latin dies dominicus, jour du Seigneur. Sauf qu’on ne peut pas servir deux maîtres à la fois, nous a un jour expliqué un jeune barbu qui pour le coup en était un authentique, de maître. Nous devons donc choisir, et deux options s’offrent à nous : soit Dieu soit l’argent. Comme dans les vieilles séries-B à base d’immortels et de lande écossaise : au final, il n’en restera qu’un. Le dimanche ne peut avoir qu’un seul Seigneur ; et les débats récents sur le travail dominical tendent à montrer que notre société a tranché. Devine pour qui.

Dans ce "contexte de perte de sens" (c’est classe, comme expression) qui tend à repousser en fin de semaine ce jour qui devrait pourtant en être le premier, j’ai trouvé par l’intermédiaire et les bons conseils d’une amie (qu’elle en soit remerciée) un remède rudement efficace, à travers le livre d’un vigoureux résistant : Le Dernier dimanche, de Gaspard-Marie Janvier (non, même avec un nom pareil, ce n’est pas un prêtre !). C’est un bien curieux ouvrage d’ailleurs : du début à la fin, on ne sait pas tellement s’il s’agit d’un traité, d’un recueil de chroniques, d’un témoignage, d’un journal, d’un essai ou – comme l’indique pourtant la couverture – d’un roman. C’est un livre constamment sur le fil ; et en matière de fil, juge celui qui se fait directeur : un homme qui n’a pas mis les pieds à l’église depuis bien longtemps décide d’aller à la messe chaque dimanche pendant un an, et de consigner à son retour les impressions recueillies durant cette heure particulière.

Voilà comment il introduit cette décision :

"Pour les appétits de l’âme comme pour ceux du corps, j’opte résolument pour une alimentation traçable. Même borgne, à demi éteintes, louches et crépusculaires, je préfère donc les lanternes du christianismes aux vessies du matérialisme, et avec Socrate, ceux qui s’interrogent à ceux qui savent. Dans cette drôle d’époque où les croyants se posent des questions quand les incroyants ne doutent plus, j’ai souhaité comprendre ce que m’apportait d’irremplaçable le fait d’être chrétien, même d’un peu loin."

Le résultat ? Souvent un joyau. Un pur et simple bijou d’humanité, d’intelligence et, d’une certaine façon, de foi. Il faut voir le narrateur s’attacher à ce rendez-vous hebdomadaire, il faut laisser son œil neuf renouveler le nôtre. Durant la semaine où le livre m’a accompagné, j’ai redécouvert un amour de la liturgie que je ne pensais pas si vif en moi ! De petite phrase en réflexion esquissée, Gaspard-Marie Janvier m’a redonné soif de la Parole de Dieu donnée dans la messe. Il fallait le faire. Il l’a fait.

Faut pas se fier à cette couverture kitschouille...

Faut pas se fier à cette couverture kitschouille...

Au fil des pages, pas mal de gens en prennent quand même pour leur grade. C’est du brutal. Il y en a presque pour tout le monde : les politiques, les athées, ceux qui vont au centre commercial le dimanche… Les catholiques, aussi, qui ramassent autant que les autres. Et si certaines remarques ne sont pas toujours bien ajustées (j’émets de vives réserves sur certaines de ses conclusions – mais même les plus douteuses demeurent intéressantes par le regard qu’elles révèlent), l’expérience vécue dimanche après dimanche donne lieu à de merveilleuses petites mises en perspective. Je ne résiste pas au plaisir de t’en livrer une pépite… un peu longue, pardon :

"Chacun de nous vit sa vie sur le mode de l’alternance : travail et loisir, profession et famille, temps pour moi, temps pour autrui. Le rythme consiste à découper le calendrier, il se consigne au crayon sur l’agenda, il procède d’une représentation chronologique de notre être au temps. Et comme nous investissons tout de nous même dans cette conception filaire de la durée, nous sommes heurtés de plein fouet par chaque vicissitude, par chaque aléa fâcheux de l’existence, qui semble foncer vers nous en sens invers, comme sur une route à une voie. Le rendez-vous dominical élargit cette route et permet le croisement. Cette heure hebdomadaire de calme, de recueillement, de méditation, de contemplation, heure où je me retrouve parmi d’autres, ni pour commander ni pour obéir, ni pour acheter ni pour vendre, ni pour parler ni pour me taire, mais pour être là, simplement avec eux ; heure pour unir ma voix à la leur, heure pour recevoir, heure pour partager l’événement de ces images originelles, resurgissant de semaine en semaine, de mois en mois, d’année en année, toujours les mêmes et toujours autres, créant à chaque apparition de nouvelles et imprévisibles significations : oui, cette petite heure semainière de fermentation spirituelle crée une profondeur vertigineuse dans mon existence, comme un regard levé vers l’horizon lorsqu’on marche sur la crête. L’aventure s’épaissit."

En refermant l’ouvrage, on sera malgré tout frappé d’un manque flagrant, d’un vide laissé béant durant cette année de messes, d’un vrai rendez-vous manqué : jamais Gaspard-Marie Janvier ne se laisse toucher par l’eucharistie. Il s’en rend compte, d’ailleurs, et il le dit à un moment donné : son goût pour la littérature et la philosophie lui font accorder une place démesurée à la première partie de la messe, à la liturgie de la Parole. Mais c’est aussi ce qui m’a touché (moi personnellement et pour moi-même en ce qui me concerne !), parce que ça m’a renvoyé à ma propre focalisation intérieure sur la seconde partie depuis quelque temps… du coup, je rééquilibre !

L’autre regret que l’on pourra émettre – et qui est, là encore, désamorcé par le narrateur, très lucide – c’est l’attachement sans doute trop grand à une figure de prêtre : le père Joris. Cette admiration forte est la plus grosse fragilité de la foi renaissante, et pourtant elle conserve quelque chose de touchant, parce qu’elle rappelle à quel point notre foi s’incarne souvent malgré nous dans quelques "grands frères" que la Providence veut bien mettre sur notre route.

Au final, je te laisse décider si tu te laisseras ou non séduire par cette petite expérience (parfois maladroite, mais vigoureusement rugueuse). Sache simplement que Le Dernier dimanche est sans doute le meilleur remède actuellement disponible à la tentation que représentent les discours sur le… travail du dimanche. C’est Chafouin qui va être content !

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15 Commentaires »

  1. vigoureusement tentant. Tu crois que je peux lire ça un dimanche?

    avis aux commentateurs: écrire votre chronique du dimanche sous la BD du même nom, Edmond publiera tout ça, aux éditions du dernier jour (plus sympa que les mille et une nuits en matière de théologie ;) )

    Commentaire par David — 21 septembre 2009 @ 10:55

  2. Merci Ed pour ce bel article et cette belle fiche de lecture, cela donne envie de le lire !

    En effet il faut choisir entre Dieu et l’Argent pour consacrer notre dimanche… Il faut choisir de ne pas travailler le dimanche ! Mais ou commence et ou s’arrête le travail, la réflexion !
    Moi perso, j’ai beaucoup de mal à m’arrêté, les idées viennent je les saisies, les travailles, y refléchi, etc… Bref je travaille aussi le dimanche mais un peu moins que les autres jours !

    Dites moi comment vous faites ?
    Je sais j’éloigne un peu le débat de l’objet de ton post mais ce partage me semble aussi important !

    Je voudrais aussi dire ma joie de toujours redécouvrir les textes de la liturgie que l’on doit écouter chaque fois avec une attention renouvelée, les écouter, les méditer comme si c’était la première fois !

    Bon allez aujourd’hui on est lundi, je dois bosser mais je n’arrive pas à m’empécher de faire d’autres choses en même temps !!!

    Commentaire par Frantz T — 21 septembre 2009 @ 11:01

  3. @David : en même temps vu ton job tu ne travailles que le dimanche toi, c’est bien cela non ???? :-)

    Commentaire par Frantz T — 21 septembre 2009 @ 11:03

  4. @ Frantz: uniquement de 11 à 12.

    Commentaire par David — 21 septembre 2009 @ 11:16

  5. Je pourrai pas dire que j’étais pas prévenue, tu as encore fait très fort Ed. La liste des livres à acheter et à lire s’allonge inexorablement.

    @David : On te sent épuisé par ta vocation et le travail acharné qu’elle te demande… Lève un peu le pied, tu m’inquiètes !

    @Frantz : Tout pareil, je suis prof et même quand je ne travaille pas (comme là où je cherche un boulot) je cogite. Et quand je travaille je fais plein d’autres choses à côté. Y a pas moyen de séparer.

    Commentaire par Nitt — 21 septembre 2009 @ 12:05

  6. J’ai réussi à ne pas travailler ni acheter le dimanche depuis que j’ai lu que le père de Ste Thérèse n’achetait jamais rien au marché le dimanche (jusqu’à donner rendez-vous à un commerçant pour le lendemain) et qu’une amie couturière m’a dit que déjà sa grand-mère disait "le travail qu’on fait le dimanche, on le défait le lundi (c’est vrai, ça m’est arrivé plusieurs fois de tout faire à l’envers le dimanche): du coup, pas d’achats, (même pas la piscine: on s’organise pour y aller le samedi), pas de devoirs, pas de machine à laver (sauf urgence, pour tout), : il y a quelques temps, c’était même "pas d’internet". Mais là, avec tous ces blogs cathos, je me suis fait rouler dans la farine…

    Eh bien, je crois que ça peut se faire. Peu à peu. Il suffit de s’organiser le reste de la semaine, et de savoir qu’on ne se le permettra pas. Mais rien n’oblige à être intégriste. Le problème, c’est aussi qu’on remplit nos semaines comme des oeufs. On se croit obligé de tout faire. Tout ce qu’on a envie de faire. Et puis dans les grandes villes, avec les trajets, on se rajoute un jour de travail dans la semaine: à la limite, il faudrait utiliser les trajets comme des bouts de jours, par exemple prier un chapelet à l’aller, lire la bible au retour (ou l’écouter si on est en voiture, elle est en MP3 gratuite sans droits d’auteurs (l’AT n’est pas encore complet, mais ça vous fait déjà le NT en attendant) sur ce site génial: http://missionweb.free.fr/ , et dire à Jésus "voilà, c’est une compensation pour ce dimanche où je ne pourrai pas faire autrement que de faire telle chose"

    Commentaire par do — 21 septembre 2009 @ 12:52

  7. Ce n’est pas raisonnable, vu le nombre de livres que j’ai à lire mais je l’ai commandé chez mon libraire. Merci quand même…
    Il me semble l’avoir vu en librairie mais c’est vrai que la couverture m’avait sans doute dissuadé.

    Commentaire par NM — 21 septembre 2009 @ 14:05

  8. J’aime beaucoup la fin de ton texte qui insiste sur le rôle tenu par certains prêtre dans notre foi.
    Moi même, je sais que si je n’ai pas perdu la foi, lorsque j’avais quatorze, quinze ans (période où je ne mettais plus les pieds à l’Eglise que par hypocrisie, j’avais même renoncé à la confirmation…) c’est grâce à un vieux prêtre, peut être comme celui évoqué dans le roman…)
    Il m’avait baptisé, m’aimait beaucoup et cause de cela, j’ai continué à aller à la messe tous les Dimanches car je ne voulais pas le décevoir, au fond. Mais grâce à lui, j’ai fini par vraiment fréquenter le Christ et j’ai appris à mieux le connaitre par l’intermédiaire de l’homélie et de l’Eucharistie et le jour de ma confirmation, ce vieux prètre fut mon parrain.

    Commentaire par Théa — 21 septembre 2009 @ 21:21

  9. Edmond, je peux vous appeler Edmond? Merci de cette chronique!
    Du fond de ma campagne j’ai dévoré toute cette semaine ce curieux livre et je partage entièrement votre avis.
    D’abord c’est un régal de lecture : une langue vivante, parfois flamboyante.
    Chaque chronique est rapide et cependant fait mouche : on peut en affet ne pas être toujours d’accord avec l’auteur mais il nous conduit à réfléchir et plutôt éloigné des sentiers balisés… Beaucoup de sujets actuels abordés en particulier le mariage, la communauté ecclesiale…
    Tiens d’ailleurs il y a un vocable qui m’ a titillé et j’aimerais bien vous entendre pardon vous lire ou bien un autre sacristain sur cette appelation de "chrétien du seuil" tel que l’auteur se présente.
    Celui qui trempe juste le doigt de pied pour voir la température de l’eau?
    Celui qui a peur de nager ou de couler pour monter dans la barque?
    Moi qui suis dans la barque personnellement et même professionnellement, je me demande bien souvent si je ne suis pas une "chrétienne du seuil" aussi tant je doute parfois, tant je critique la barque et certains des rameurs, tant je manque de confiance parfois….

    Commentaire par FEILDEL — 21 septembre 2009 @ 22:47

  10. "Psaume 84, 11 Mieux vaut un jour en tes parvis que mille à ma guise, rester au seuil dans la maison de mon Dieu qu’habiter la tente de l’impie." peut-être.

    Commentaire par do — 21 septembre 2009 @ 23:12

  11. je voudrais rentrerdans ce blog, j’espère arriver à y entrer, j’ai 56 ans, et je me lance à peine dans l’informatique. Je me présente,je suis cheminot, je suis marié avec marie-ange, nous avons 8 enfants, 1 fois grand_ parents, le fils ainé est séminariste, je suis diacre à ars.

    Commentaire par michel rigaud — 22 septembre 2009 @ 16:24

  12. Hé hé, j’ai corrigé le texte d’un entretien avec l’auteur dans un fameux hebdo familial et chrétien, donc pour une fois tu ne m’apprends rien, cher Edmond ;)
    Mais tu me donnes presque envie de le lire, alors que lire quelque chose dessus dans un cadre pro m’avait moins enthousiasmé. Enfin, j’attends d’avoir reçu la bédé des pères des apôtres, et d’avoir re un peu de sous… C’est que te lire est onéreux, à la longue.

    Commentaire par Fikmonskov — 22 septembre 2009 @ 21:16

  13. @ Feildel : "Chrétien du seuil" me laisse perplexe, parce que cette expression ne m’a absolument pas marqué dans le livre. Du coup, j’ignore dans quel contexte G.M. Janvier l’emploie… Mais spontanément, j’ai le sentiment qu’elle pourrait désigner une catégorie de chrétiens, pas forcément très éloignés de la foi, mais qui par la force des choses franchissent rarement le seuil de leur église.

    @ Michel Rigaud : Pardon, mais… je ne comprends pas !

    @ Fik : T’inquiète, ça devrait se calmer un peu, côté conseils de lecture. Je viens de terminer ceux que je voulais absolument faire : vous êtes tranquilles jusqu’à ce qu’un nouveau livre m’enthousiasme !

    Commentaire par Edmond Prochain — 23 septembre 2009 @ 9:20

  14. [...] octobre 2009 par NM Sous l’influence d’Edmond Prochain, je me suis lancé dans la lecture du livre de Gaspard-Marie Janvier, Le dernier dimanche. [...]

    Ping par Pour le dimanche (II) « Thomas More — 4 octobre 2009 @ 12:52

  15. Merci pour ce billet qui m’a permis de lire un excellent ‘roman’, une belle réflexion sur la messe et sur le dimanche et une belle histoire d’amour.
    Mais franchement… qui a choisi la couverture ?

    Commentaire par NM — 4 octobre 2009 @ 12:59


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