L’air de rien. Ce sont des jours qui se traînent, avec leur lot d’heures dénombrables et d’heurts indénombrables ; de ces minuscules contrariétés qui arc-en-ciellent un quotidien à force de nous en montrer de toutes les couleurs.
Des réveils importuns et lourds, une froidure nouvelle de l’autre côté de la couette, des pommeaux de douche échappés qui s’écrasent sur des orteils mal réveillés. Des transports bondés ou des écharpes qui grattent ; un coup de pied involontaire au détour d’une rue. Des trottoirs souillés par des soirées étudiantes. Un dossier qui se trouve en retard à force d’urgences, une commande qui n’arrive pas, des enveloppes qui ne collent plus et la Poste qui ferme bientôt. Des autorisations chiffonnées, des coups de fils agacés, des questions de dernière minute qui remettent en cause les dernières heures passées. Une eau qui a un goût bizarre. Quelques courriels trop secs pour être agréables ; deux ou trois conversations “mises au point” à la chaîne (quelques larmes sitôt esquissées, sitôt effacées). Une messe à laquelle on n’arrivera jamais. Un coup de fil, un texto, une remarque qu’on ne saura pas comment prendre. Un déménagement : cartons de livres trop gros, coin de meuble légèrement abîmé dans la camionnette, visions différentes du rangement, canapé qui ne passera jamais dans l’escalier mais qui finit par passer malgré tout. Bref calcul pour s’apercevoir qu’on est en train de dépasser le poids maximum de l’ascenseur ; à trois. Sommeils écrasés. Au milieu de tout cela, un livre terminé qui n’a pas encore trouvé de remplaçant. Du chauffage, pour la première fois de l’année. Toujours pas eu le temps d’aller refaire des photos d’identité.
Passé un certain âge, il y a des personnes qui ne répondent plus “Ça va”, mais “Ça se maintient”. J’aime bien l’idée.
Évidemment, toutes ces couleurs seraient salement mélancoliques si elles n’étaient pas nuancées par un peu de profondeur. Appelons cela des ombres portées.
La lumière blanche et claire de l’hiver, qui révèle le jour et les contours. Le plaisir des lampes, en fin d’après-midi, des éclairages qui étoffent l’air de halos doux et réguliers. Un couteau suisse retrouvé, un rire d’enfant si particulier, un défaut de prononciations que l’on ne sera pas pressé de corriger. Jus d’orange, thés glacés, tisanes, cafés, kirs, bordeaux et San Pelegrino. Des signes d’achat d’une nouvelle paire de chaussures ; quelques fins de journées flânées d’une librairie à l’autre, sans perdre l’espoir d’y débusquer une envie ou une curiosité. Un long texte qui échoue dans la boîte aux lettres et déroule une histoire sans fioritures, terrible et fidèle. Le plaisir d’un stylo neuf, une lettre inattendue soudain indispensable. Un geste de dépouillement ordinaire, qui se donne dans toute l’humble violence de sa gratuité. Au terme d’une journée de travail et d’échanges, remerciements contre gratitude. La paroi brûlante d’une tasse de café, alors qu’on découvre une réponse qu’on n’espérait plus, et le sourire de ceux qui savourent ce moment. Gâteaux de chez Picard ; épinards. Des sifflements dans la bouche du fleuriste, en passant. Une satisfaction inédite devant un travail accompli, en contemplant le résultat, accompagnée de ce picotement de fierté que ne remarquent que ceux qui n’en abusent pas pour eux-mêmes.
Parfois, au quotidien, je ne sais plus bien où j’en suis. Dans ces moments-là, je me souviens que Dieu se fait tout petit à côté de moi, qu’il est le Dieu de l’extraordinairement ordinaire, le Sauveur de tout cela. Alors je me rappelle : je suis à Nazareth.



l’abrasif des jours en brasiers ardents.
Comment par David — 12 novembre 2009 @ 22:06
ah pétard t’es en forme Ed’ ; moi qui rêvais d’aller en terre sainte, y’a qu’à ouvrir les yeux…
Comment par Eudes Acieux — 12 novembre 2009 @ 22:14
“Ne pas commenter, ne pas commenter, ne pas commenter, c’est trop beau pour y rajouter un bafouillage confus ! Non non, ne pas commenter.”
Comment par Nitt — 12 novembre 2009 @ 22:25
lire un diary pourri individualiste est intéressant?
Comment par unouveaucompte — 12 novembre 2009 @ 22:42
Ce qui me fait rire c’est le “classé dans : de rien”. Alors qu’il y a tout.
Comment par Dove — 12 novembre 2009 @ 22:55
ou, comment la prose de chaque jour se transforme en alexandrin ;)
Comment par skeepy — 12 novembre 2009 @ 23:02
Tes mots mettent à nu la vie parfois. Tes phrases l’embellissent. Merci de les partager.
Comment par lepetitchose — 12 novembre 2009 @ 23:21
J’ai choisi l’Amour du Seigneur dans chaque chose ordinaire, alors je mettrai tout mon coeur à les rendre extraordinaire.
Comment par William — 13 novembre 2009 @ 9:55
C’est ce que j’allais dire. Merci William.
Et Thérèse.
Comment par Foule des lecteurs silencieux — 13 novembre 2009 @ 10:19
merci.
Comment par Rodolphe — 13 novembre 2009 @ 10:43
Nitt : +1000. Edmond (parce que quand même) : merci.
Comment par Anne-Laure — 13 novembre 2009 @ 11:06
j’allais le dire Edmond: si t’es nase, arrête!
Comment par PLM — 13 novembre 2009 @ 16:29
… On se croirait chez David!
Comment par do — 13 novembre 2009 @ 21:03
les glissements… à Nazareth ! Bon WE !
Comment par Thaïs — 13 novembre 2009 @ 21:12
Quel est le magnifique vitrail (?) qui illustre ce bel article ?
Je suis fan de tout ce qui se rapporte à saint Joseph, le plus ordinaire de la Sainte Famille (non content de ne pas être Dieu fait homme pour ramener l’homme à Dieu, il n’a même pas été conçu préservé du péché originel, c’est vraiment la honte !), mais qui il a néanmoins été donner de vivre sans doute la plus belle vie mortelle imaginable dans cette vallée de larmes (faire son devoir, accomplir son labeur quotidien dans la présence permanente du Verbe incarné et de la Mère de Dieu…) et qui demeure le modèle parfait de tout père, de tout travailleur et de tout chrétien.
Qu’il nous inspire et nous soutienne, en particulier ceux qui doivent se lever à 6h du mat pour passer un stupide galop d’économie un samedi matin…
Comment par Jean — 13 novembre 2009 @ 23:00
c’est bête j’avais fait un super commentaire mais j’ai oublié de mettre mon mail avant et j’ai tout perdue c’est celà aussi nazareth
comme celà je peux rester humble
merci à mon prochain que j’aime bien lire et à son ami plm
olive verte
Comment par olive verte — 13 novembre 2009 @ 23:47
zut je voulais pas mettre tout mon nom.. je corrige
si quelqu’un a un petit feutre bleu avec une fine pointe
a chaque fois que j’en ai un j’aime écrire jusqu’ à ce que je le perde
olive verte
Comment par olive verte — 13 novembre 2009 @ 23:50
Un grand merci ! Voilà qui redonne du coeur à l’ouvrage !
Comment par Vianney — 14 novembre 2009 @ 11:38
j’aime bien le texte =P. Une journée si ordinaire mais on peut en faire toujours une journée un peu moin banal que celle d’avant. Merci de phiosopher sur ses moments si banals que l’on se rend même plus compte à force de vivre =D
Comment par natacha — 14 novembre 2009 @ 11:40
encore un qu’avait rien compris (j’veux parler de moi)…
c’était bien sûr une illustration du mystère de Nazareth, la vie cachée de Nazareth (merci à Olive verte d’avoir éclairé ma lanterne)
c’est même un mystère tellement mystérieux que j’en ai fait un 6eme mystère du Rosaire ajouté aux 5 joyeux: “les 30 ans de vie cachée à Nazareth”
Jean-Paul II en a bien inventé 5 nouveaux, je vois pas pourquoi je pourrai pas en inventer moi aussi….
Comment par fr PLM — 14 novembre 2009 @ 15:20
Merci Edmond…
J’aime beucoup le style!
J’ai découvert ton site par hasard, (depuis l’Italie!) en cherchant une image du logo des JMJ 2011… et depuis, j’ai ajouté tes Bédés en rss à mon i-Google!
Comment par Anne Masseuranne — 15 novembre 2009 @ 22:16
Parfois, on se demande où tu trouves tout ça… Ya des perles, des phrases que je garderai précieusement. Merci.
Comment par Edel — 18 novembre 2009 @ 20:48
Des perles, c’est le bon terme Edel
On en veut d’autres des Perles comme ça, ça fait du bien dans la grisaille !
Comment par AnClé — 24 novembre 2009 @ 11:46