Vendredi, à la veille de la Semaine Sainte. C’est davantage ce moment qu’autre chose qui me pousse à publier ces quelques idées que je rumine depuis plusieurs jours.
Comme beaucoup de catholiques, je suis choqué, profondément, par cette image d’Andres Serrano que certains ont choisi de nous exhiber à la Collection Lambert en Avignon. S’il faut le dire, alors je le dis : ce « Piss Christ » est répugnant. Esthétiquement beau, certainement, mais ce qu’il représente est à vomir. Combien de fois les croyants devront-ils reposer cette même question, inlassablement : pourquoi les artistes reviennent-ils constamment nous insulter au plus profond de nos convictions ? J’entends les arguments « liberté d’expression », « provocation constitutive de l’art », etc. mais j’ai quand même du mal à saisir ce plaisir sans cesse renouvelé de nous coller de grandes gifles aussi gratuitement. En sachant pertinemment, en plus, qu’on ne fera que tendre l’autre joue, et qu’en fait de réactions violentes dénoncées par les médias il n’y aura que quelques gesticulations pétitionnaires et manifestations qui n’en viennent pas aux mains… Tu parles d’une institution contre laquelle tu te rebelles, ami artiste ! Dis, tu n’as jamais eu envie de te révolter contre de vrais adversaires, un jour, juste pour voir ?
Bref. En fait, je crois que j’en veux encore plus à la Collection Lambert et à la municipalité d’Avignon. Qu’ils exposent la photo, s’ils l’aiment… mais là encore, quel besoin si urgent pour la liberté dans notre pays d’en faire l’affiche de l’exposition et de venir pavaner sous le nez des catholiques ? A part le plaisir d’imaginer des réactions (inévitables) qui feront une jolie publicité à l’expo, je ne vois pas. Insulter publiquement une catégorie de personne pour se faire remarquer, c’est une réaction d’ados en manque d’attention.
Est-ce si difficile de comprendre que, pour beaucoup de croyants, toucher au Christ est une insulte de ce qu’il y a de plus profond et de plus précieux en nous ? Revendiquez un droit au blasphème si ça vous amuse, mais de grâce : lâchez-nous la grappe, juste une fois ! (Je ne vous dis même pas d’aller l’exercer avec d’autres religions, parce que je n’ai personnellement aucune envie que vous alliez cracher à la gueule des musulmans plutôt qu’à la nôtre – soit dit en passant.)
Et de grâce : épargnez-nous aussi vos cris de vierges effarouchées faussement surprises qu’on puisse trouver à redire à cette expo, faussement choquées qu’on attente (oh ?) si lourdement (ah ?) à la laïcité (gné ?)… Quelle laïcité, d’ailleurs ? Celle qui vous fait exiger le retrait du crucifix de salles d’examens, mais l’exhiber plongé dans la pisse quelques mois plus tard ? Soyons sérieux… ou tout au moins cohérents.
Mais soit. Puisque la photo est là, qu’elle fait le tour des médias et qu’on peut difficilement se faire la moindre illusion sur son retrait : soit. Essayons d’en prendre notre parti. Essayons peut-être de prendre un peu de hauteur par rapport à la bassesse qu’on nous impose. [Edit : Je découvre d’ailleurs au moment de me relire un article de Jean-Pierre Denis qui suggère le même genre d’intuition. La seule chose qui m’empêche d’y souscrire pleinement, c’est qu’il me semble que ce cher Jean-Pierre – tu permets que je t’appelle « cher », Jean-Pierre ? c’est que je le pense – se tortille un peu trop pour ménager la chèvre et le chou, et que son intuition est encore trop embryonnaire. Quoique, sa conclusion est quand même belle.]
Nous y voilà donc. Au seuil de la Semaine Sainte. Au pied de la croix, avec Jean. Le Christ s’est laissé faire, il ne s’est pas défendu, il a accepté qu’on l’emmène pour le plus injuste procès de l’histoire, dont l’issue ne fait aucun doute. Son cœur s’est-il agité devant ses juges ? Personne ne le sait. Jean a dû pourtant entendre longtemps résonner cette pulsation à ses oreilles, comme en écho du moment où il a penché sa tête sur la poitrine de Jésus. Toum-ta, toum-ta, toum-ta, toum-ta… Un rythme tranquille, paisible, certainement. Le rythme éternel du cœur du Christ.
Et puis des cris, des cris déchirants, tandis que les Romains meurtrissaient la moindre parcelle de chair de son pauvre corps d’homme. Quand ils l’ont sorti, la croix sur les épaules, il était méconnaissable. Le terme “défiguré” prenait alors tout son sens : ce visage n’en était plus un, ils l’avaient réduit à une cascade de sang et de larmes mêlés en d’horribles ravines. Les mouches, à l’odeur de la mort imminente, le harcelaient de bourdonnements et réveillaient inlassablement ses nerfs mis à vif.
Cet homme s’était appelé Jésus, jadis. Il était déjà par anticipation devenu le Crucifié.
Et en curieuse involontaire reconnaissance de sa double nature, les spectateurs sur son passage s’écriaient : “Mon Dieu !” … Il n’y a plus que l’ironie humaine, parfois, pour révéler les vérités divine.
Alors ils l’ont cloué sur le bois, ils l’ont dressé pour que les hommes soient contraints de lever les yeux vers lui, l’Humilié. Ironie humaine, encore.
Nous y voilà donc, au pied de la croix. Avec Jean, je contemple l’outrage, l’ultime outrage. Ils ne lui ont rien laissé : ni son visage, ni son souffle, ni ses vêtements, ni sa royauté, ni même la dignité de son nom. La croix, ce symbole de l’humiliation, du déshonneur, de la défaite même, j’en ai fait mon emblème. Mon seul orgueil. Chaque jour je le contemple, au point d’en oublier parfois à quel point elle est infamante, cruelle, dégradante, blessante.
Finalement, quelle humiliation pourront-ils y ajouter, ces hommes qui ont déjà mis Dieu à mort ? Qu’ils crachent sur la croix : ils l’ont déjà fait. Qu’ils la brisent ou la renversent : ils ont déjà fait trébucher Jésus sur le chemin, ils lui ont déjà percé le côté. Qu’ils la dégradent d’inscriptions insultantes : ils ont déjà écrit “INRI”. Qu’ils vocifèrent contre elle, qu’ils la chassent des lieux publics : ils ont déjà diffamé le Christ, ils ont déjà crié après lui, ils l’ont déjà entraîné à l’écart pour le mettre à mort. Qu’ils s’en moquent, qu’ils projettent des ordures dessus : ils l’ont déjà méprisé, ils lui ont déjà servi à boire du vinaigre.
Et qu’ils trempent une croix dans de la pisse, et après ? On a déjà fait tellement pire… tellement de fois.
Alors quoi ? Prier au pied de cette croix. Oui : au pied de cette croix-là, celle qui est plongée dans l’urine. Non pas contre elle, si c’est à ce point vain de lutter, mais avec elle ; cette “icône” moderne qui n’est qu’un pâle reflet des outrages qu’on a déjà fait subir au Christ. Cette offense du pauvre, sans imagination, sans panache ; vulgaire. Tu entends, Andres ? Je suis debout et je contemple ta misérable croix – mon orgueil, notre victoire – parce que ma place est là. Je ne la défendrai jamais, je ne l’approuverai jamais, mais je peux la reconnaître comme faible réplique du scandale qui constitue le formidable Prologue de ma foi. En attendant le matin de Pâques, je contemple le Christ humilié, une nouvelle fois, sur le bois de la croix. Parce que Jean, en un sens, c’est moi.

On ne parle pas assez de santé sur ce blogue. C’est un tort (et j’en entends déjà qui vont me dire que, ces derniers temps, on n’y parle pas assez tout court). La santé, c’est important. Même si le Christ a dit qu’il n’était pas venu pour les bien portants – parce qu’en vrai c’était une image : il fait rien qu’à guérir des malades pour les rendre tous bien portants, d’abord.








