Deux amis parcourent silencieusement une longue plage, au coucher du soleil. La mer découpe les derniers rayons rougeoyants de l’astre qui semble se dissoudre à l’horizon, tandis que l’écume clapote tendrement contre quelques rochers abandonnés. L’un des deux hommes se penche soudain. Sur le sable, seule et déjà presque desséchée, une maigre étoile de mer meurt doucement, incapable de rejoindre l’eau dont elle a été rejetée par un courant trop fort pour elle. Il la saisit délicatement au bout de ses doigts et la contemple un moment. Puis il esquisse un geste pour la projeter de nouveau dans l’eau. Son ami l’interpelle alors : « A quoi bon ? Tu sais bien que la mer dépose chaque jour des milliers d’étoiles sur le sable… Pour une que tu sauveras peut-être, combien vont malgré tout mourir, parce que tu ne peux pas t’occuper de chacune ? La remettre à l’eau, c’est dérisoire, inutile, et ça ne change rien. »
Avec un sourire un rien amer, l’homme continue de fixer l’animal, sans trop savoir quoi faire. Et soudain, d’un grand geste puissant, il la lance le plus loin possible dans l’océan. Reprenant sa marche sous l’œil interrogatif de son ami, il commente alors : « Peu importe. Parce que, pour elle, ça change tout. »
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Le dilemme est en fait presque aussi vieux que la politique. Faut-il s’en tenir à des principes et ne jamais transiger au moindre dialogue, ou retrousser ses manches et travailler concrètement à l’amélioration d’une loi vers le « meilleur possible », au risque d’être ensuite associé à des concessions que notre propre conscience n’approuve pas ? En d’autres termes : rester « pur » ou considérer que, parfois, on doit accepter de mettre les mains dans le cambouis pour maintenir cette fichue chaine de vélo en état de marche ? Partisans de l’une ou l’autre position doivent au moins pouvoir se mettre d’accord sur l’idée que la réponse est loin d’être évidente.
Ici la précision s’impose : oui, je parle bien de la révision des lois de bioéthiques qui, après un premier examen à l’Assemblée en janvier, ont été largement modifiées au Sénat… et reviennent à la Chambre en deuxième lecture. Sans entrer dans le fond (ce que je laisserai à d’éminents spécialistes), le constat à l’heure actuelle est plutôt que si en janvier on avait à peu près – quoique toujours trop peu – limité la casse, le texte tel qu’il revient est en profonde contradiction avec les positions de l’Église. Dès lors, comment se positionner, comme croyant ?
Deux solutions s’offrent au député qui partagerait ces vues : soit il fait quelques déclarations tonitruantes et vote contre la loi au final, soit il ferraille autant qu’il peut pour atténuer chaque article et « sauver » tout ce qui pourra l’être. Idéalement, la première solution est évidemment la meilleure. Efficacement…
Le problème, c’est qu’il faut bien considérer que le projet de loi va passer. Mathématiquement, les chances qu’il soit rejeté dans l’hémicycle sont tellement infimes qu’il vaut mieux d’emblée les considérer comme nulles (quitte à avoir une bonne surprise).
Le problème aussi, c’est que certains semblent préférer les cris de hussards et la gloire des barouds d’honneur au travail lent et ingrat de fourmis. Et je ne dis pas que ce choix n’est pas le bon ! Simplement : à choisir entre le bruit et la ferveur… je préfèrerais encore que les partisans des « coups » médiatiques ou politiques acceptent parfois de lâcher un petit P, et se contentent déjà d’être de bons artisans. Sans lui jeter spécialement la pierre (car il fait par ailleurs un très bon travail, semble-t-il), je pense tout spécialement ici au député (catholique) de Saône-et-Loire, Jean-Marc Nesme, dont on a quand même beaucoup entendu chanter les louanges ces derniers temps. A lire certains (que ce soit dans L’Express ou ailleurs), il serait une sorte de chef de file courageux et particulièrement tenace, défenseur infatigable de positions situées dans la droite ligne de l’enseignement de l’Église catholique. Soit. Mais alors, une question se pose : un examen rapide de la liste des personnes présentes ces derniers jours à la commission spéciale de l’Assemblée nationale chargée d’examiner le projet de loi relatif à la bioéthique permet de s’apercevoir que M. Nesme n’a – semble-t-il – pas réussi à se libérer pour participer à ces réunions. Pourquoi ? C’est fort dommage, d’autant que de bonnes sources ont pu me confirmer que, lors d’un précédent examen en janvier, sa présence s’était déjà limitée à quelques minutes. Sans parler de son absence discrète dans l’hémicycle par la suite (là, je l’ai vu de mes yeux sur le direct de l’Assemblée, puisque des troubles brutaux de ma vie intérieure m’ont retenu à domicile, une bassine entre les mains…).
Je répète : il ne s’agit pas d’une chasse aux sorcières, et je suis tout prêt à gratifier Jean-Marc Nesme de mon amitié et de mon soutien (après tout, il cosigne la plupart des amendements que j’approuve des deux mains, ce n’est pas comme s’il était un lâche notoire). Cet exemple, je ne le cite ici que parce qu’il me semble symptomatique d’une certaine façon de préférer parfois, en politique, les mains propres et l’absence de la moindre compromission à un véritable travail de fond.
Comme citoyen, j’estime légitime de m’interroger sur l’efficacité réelle d’un amendement qu’on dépose mais qu’on ne prend ensuite pas la peine d’aller défendre en commission ou (pire) en séance. C’est bien beau, par exemple, de réclamer l’interdiction pure et simple de la recherche sur l’embryon, mais quelle chance cet amendement a-t-il d’être adopté si son signataire ne vient pas soutenir sa position, et s’il n’est même pas là pour le voter le moment venu ? Des nèfles, rien, aucun espoir ! Se contenter de voter in fine contre le projet de loi complet, c’est joli sur un CV, ça fait gagner des points dans des classements de députés pro-famille, mais c’est totalement inefficace.
On a besoin de hérauts, mais de héros bien plus encore. Pardon donc si, à une chaise bien vide, il m’arrive de préférer un vote bien fait. Parfois, il faut savoir défendre ses positions avec tout le poids de sa main levée, et pas seulement à la pointe de son stylo. Et une voix, peut-être discrète mais présente, ce ne sera pas du luxe pour détricoter ce que le Sénat nous a composé… C’est en tout cas ce que j’attends d’un député auquel je donne ma voix, que ce soit en 2007 ou en 2012.
Il en va de la politique comme de la chevalerie : on peut charger contre des moulins, ou tenter de regagner, parcelle après parcelle, le terrain perdu.
N’empêche… Quand le rapport de forces impose que la loi passera à la fin, n’est-il pas du rôle de l’homme politique de peser de toutes ses convictions sur le texte, afin d’épargner tout ce qui pourra éventuellement l’être ? Les concessions obtenues seront minces, frustrantes, sans doute infimes et dérisoires… et alors ? Dans quelle conception du monde « trop peu » vaut-il moins que « rien » ?
Relisons à ce propos ce passage d’Evangelium vitae, consacré à l’avortement mais qui pourrait aisément être extrapolé :
« Il est évident que, lorsqu’il ne serait pas possible d’éviter ou d’abroger complètement une loi permettant l’avortement, un parlementaire, dont l’opposition personnelle absolue à l’avortement serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les préjudices d’une telle loi et à en diminuer ainsi les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. Agissant ainsi, en effet, on n’apporte pas une collaboration illicite à une loi inique; on accomplit plutôt une tentative légitime, qui est un devoir, d’en limiter les aspects injustes. »
[Edit 24.05 : Un éminent lecteur (Mgr Hervé Giraud, pour ne pas le nommer) m'informe d'une variante plus juste de la fin de cette traduction : "... On considère comme juste et opportun l'effort pour en limiter les aspects injustes." ("Potius vero aequus opportunusque inducitur conatus ut eius iniquae cohibeantur species.") Merci à lui.]
Tout y est : le rappel de l’idéal et l’introduction d’un pragmatisme efficace, pour viser toujours un meilleur possible.
« Les forts et les purs » sont peut-être séduisants ; qu’on me permette malgré tout, sans renier les premiers, de préférer parfois l’effort et l’épure. Les deux (les quatre, en réalité) ne sont d’ailleurs pas nécessairement incompatibles : les coups d’éclats peuvent être précédés de modestes travaux. Il y a, aujourd’hui, des députés aux convictions fortes, qui ont répondu à l’appel du bienheureux Jean-Paul II et se battent chaque jour pour faire avancer le schmilblick, discrètement, sans communiqués de presse tonitruants ou interviews médiatiques. Qui sont présents sur les bancs de l’Assemblée, où ils avalent probablement plus de couleuvres qu’on pourrait jamais le supporter nous-mêmes. Mais qui tiennent bon. Inutile de les nommer : leurs noms sont de tous ces amendements que l’on pourrait signer des deux mains, et que d’autres d’ailleurs signent avec eux. Qu’ils sachent qu’à la veille de l’examen de ce projet de loi si crucial, je les soutiens comme je peux par la prière.
Et si le mardi devenait le jour où nous prions pour les hommes politiques chrétiens ? Parce que chaque main levée, chaque minute de présence dans l’hémicycle, comme pour une seule étoile de mer, change tout.