Le blogue d'Edmond Prochain

3 mai 2011

L’histoire véritable et néanmoins authentique de saint Chrétique

Classé dans : Indispensable (ou pas) — Edmond Prochain @ 21:33
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En plein cœur du siècle qui le vit naître, saint Chrétique naquit dans une famille nombreuse et unie, de l’amour de deux parents : son père et sa mère. Après la découverte de quelques frères dans les choux et d’une poignée de sœurs dans les roses, la légende veut qu’on ait découvert saint Chrétique dans un plant de rhubarbe (c’est dire s’il montra très tôt de grandes dispositions pour la compote).

Dès son plus jeune âge, il s’employa à grandir comme un grand, ce qui n’était pas une mince affaire et força le respect, sinon de son père, tout au moins de ses hagiographes futurs. Alors qu’il n’était alors qu’un enfant et goûtait innocemment la candeur juvénile de l’enfance, le petit Chrétique montrait d’admirables aptitudes à se laisser prendre à ses propres jeux : c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il se racontait de belles histoires en mélangeant toutes sortes de mythes et de récits entendus çà et là dans son entourage.

Touchante carence à sa perfection précoce, néanmoins, il souffrait hélas d’une fâcheuse manie : celle de s’égarer plus souvent qu’à son tour. C’est ainsi qu’il se perdit plus d’une fois dans son propre jardin, causant la plus grande inquiétude à ses parents qui le voyaient disparaître derrière les haies. Sa façon bien à lui de se croire chez lui partout lui valut également bien souvent de ne plus savoir où il vivait, et de croire habiter chez l’un ou chez l’autre alternativement et sans que cela lui paraisse spécialement contradictoire. C’était, disait-on, que le petit avait "autant de tête que son oncle Thomas" ; dans un émouvant souvenir familial d’un cousin qui avait exercé jadis quelque charge auprès d’un roi d’Angleterre.

Pourtant Chrétique, de son oncle Thomas, n’avait bien que la tête. C’est ainsi qu’on l’apercevait régulièrement, passant de maison en maison pour mendier quelques gouttes de pain ou un maigre quignon de soupe. Et il rentrait ensuite chez lui, tout heureux, dodelinant de la tête et de l’arrière-train, pour mélanger les vagues ingrédients collectés et en tirer une étonnante mixture inconsistante dont il disait fièrement : "C’est moi qui l’ai fait !"

Pour une raison qu’on n’explique guère (la peur de représailles, sans doute), Chrétique devint en grandissant assez populaire dans la région. Ses histoires, racontées le soir au coin du feu ou à la nuit devant une bonne flambée, ravissaient petits, grands et piécettes qu’on lui cédait de bon cœur à chaque nouvelle ovation de son public, pourtant habituel. Car le jeune homme avait un secret : très vite, il s’était aperçu que les humains ont une mémoire des plus limitées, et qu’on pouvait ainsi leur raconter de multiples et nombreuses fois à la suite, sans cesse, le même récit, du moment que celui-ci flattait leurs bas instincts, la foi en leur propre intelligence, leurs préjugés préalablement considérés comme vérités établies, et toutes sortes d’autres choses pourvu que les phrases fussent trop longue pour qu’on puisse, à leur terme, dire avec certitude quel en était exactement le point de départ. Et cette bonne fortune fut donc à l’origine de la sienne.

Cependant, Chrétique était malgré tout un garçon néanmoins consciencieux. Il avait compris avant l’heure que son siècle serait religieux ou serait autre chose, mais qu’il valait mieux ne pas trop froisser les croyants de tout poil (quoique, pas seulement les barbus). C’est ainsi qu’il avait pris l’habitude d’honorer les dieux et divinités de chacun et chacune, voire parfois même de tous, les uns après les autres. Il se retrouvait alors à pratiquer des sacrifices à la chaîne, afin de satisfaire aux rites les plus divers et parfois variés, dont certains étaient même – lui affirmait-on – des coutumes. L’usage d’alors (précisons-le entre parenthèses pour les moins avertis des lecteurs) était de sacrifier de jeunes veaux (qui, précisons-le aussi, n’étaient à l’époque pas encore des électeurs) sur des autels levés à la hâte.

La légende veut que ce soit la multiplication des tables qui ait fini par avoir raison de ce beau geste d’ouverture, qu’on n’hésita pas non plus à qualifier de message d’espoir. Face au déraisonnable développement des croyances, le lieu des sacrifices se mit peu à peu à ressembler à un véritable abattoir. Et faute de remplacer les bêtes offertes par de la choucroute, on finit par en avoir la nausée à l’heure des égorgements.

Voilà comment saint Chrétique en vint à prononcer cette fameuse phrase qui, non seulement le rendit célèbre, mais encore conduisit à l’élever lui-même sur d’autres autels (moins tachés) pour avoir réussi à imposer la synthèse d’innombrables religions en une même spiritualité cosmique vouée au développement personnel (mais solidaire). Notre héros, encore jeune et vigoureux, n’y tenant plus, s’écria un matin, consterné :

"Tout ce veau ! tout ce veau !"

Le saint-chrétisme était né.

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18 Commentaires »

  1. Un saint qui fait beaucoup de veau-cations, … mais tout ceux-là ne sont-ce pas des disciples à la noix (de veau bien sûr) ?

    Commentaire par Saint Thétik — 3 mai 2011 @ 22:01

  2. Voilà enfin la vérité sur le célèbre et honorable cousin de Saint Thétique… Merci Edmond !

    Commentaire par Becasse-IN — 3 mai 2011 @ 22:03

  3. Oh la vache ! L’Esprit Saint a encore frappé ! Alors que j’écrivais ma prose, ce dit-cousin a lui aussi signé un billet…

    Commentaire par Becasse-IN — 3 mai 2011 @ 22:05

  4. Je me suis fait la même remarque chère cous-in’ !

    Commentaire par Saint Thétik — 3 mai 2011 @ 22:11

  5. pour les déveaux veaulatiles qui passent du veaudoux aux déveauxtions en tous genres, tout ça ne veaurien. Le pire est sans doute le "respect" circonspect que l’on attribue au croyant, piteux consommateur de pis aller à une vraie vie assumée.

    un nouveau veau d’or en bas de la montagne?

    Commentaire par David — 4 mai 2011 @ 8:14

  6. Eh ben eh ben eh ben.
    Au moins.
    Parce qu’en fait et en réalité, tout cela pour dire que… eh ben voilà quoi.

    (J’ai la migraine qui guette là, je le sens…)

    Commentaire par Nitt — 4 mai 2011 @ 10:18

  7. moi, j’aime bien cette phrase, qui me semble apte à satisfaire tout le monde, un jour, peut-être,
    même les adeptes de Saint Chrétique (entre chrétien et christique, il nous fallait bien un milieu!):
    "toutes les religions ne se valent pas, mais tous les hommes sont égaux devant mon fils."
    bon, j’ai pas le droit de dire de qui c’est ni où ça a été prononcé, (même Google ne s’y risque pas),
    (et de toutes façons, même que d’abord, c’est même pas difficile de trouver l’autrice.:
    alors critiquez pas sans raison valable: si un jour elle est reconnue, vous auriez l’air bête!)
    mais moi, eh bin, j’aime bien.
    ça m’aide à voir les autres, avec leur liberté de conscience, comme tout à fait des frères.

    Commentaire par do — 4 mai 2011 @ 13:02

  8. @ Nitt : votre commentaire me touche, il rejoint tellement mon mien profond… (avec un fou-rire en plus !)
    @ Edmond : je vais te relire celui-ci encore quelques fois, promis !!! Ce billet veau de l’or, sûrement. Pour moi, ce doit être un problème de mémoire limitée…

    Commentaire par Cath+ — 4 mai 2011 @ 15:26

  9. "très vite, il s’était aperçu que les humains ont une mémoire des plus limitées, et qu’on pouvait ainsi leur raconter de multiples et nombreuses fois à la suite, sans cesse, le même récit, du moment que celui-ci flattait leurs bas instincts, la foi en leur propre intelligence, leurs préjugés préalablement considérés comme vérités établies, et toutes sortes d’autres choses pourvu que les phrases fussent trop longue pour qu’on puisse, à leur terme, dire avec certitude quel en était exactement le point de départ."
    J’aime tellement cette phrase, moi qui ai assez de mémoire pour m’en rappeler le début quand on arrive à la fin ! Le meilleur étant que, bien qu’elle soit bien longue, elle soit, elle, tout à fait juste.
    Bravo !

    Commentaire par Vianney — 4 mai 2011 @ 16:10

  10. Bravo chef ! Du grand texte !
    Et je mets 10/10 au commentaire de David.

    Commentaire par François — 4 mai 2011 @ 18:25

  11. Et bien quelle plume cher ami! Ce billet doit être lu par nombre de nos contemporains. Bravo David.
    Mes respects.

    Commentaire par Tangoche — 5 mai 2011 @ 8:19

  12. Il s’appelle David, Edmond ?

    Commentaire par PMalo — 6 mai 2011 @ 19:41

  13. Tu commençais à nous manquer, Edmond !

    @ Nitt et Cath+ : j’avoue, moi aussi j’ai eu un peu de mal en première lecture.
    Et j’ai vaguement l’impression que dans son style, Edmond cherchait à imiter ce saint qu’il admire tant au point de s’en faire l’hagiographe. ^^

    (En plus je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer toutes ces splendides redondances volontaires qui donnent tellement de sel à ce texte superbe.
    "Alors qu’il n’était alors qu’un enfant et goûtait innocemment la candeur juvénile de l’enfance" Je ne m’en lasse pas… )

    Edmond, tu as encore beaucoup de saints méconnus à nous faire découvrir, je sens ! ;-)

    Commentaire par C.S. Indhal — 6 mai 2011 @ 22:29

  14. @ PMalo: on ne joue pas dans la même cour avec Edmond. le talent, toussa.

    Commentaire par David — 7 mai 2011 @ 21:45

  15. et je ne fais finalement que reprendre ce que disait la religieuse, directrice de mon collège quand j’étais gamin, tout en ajoutant des variantes. "Si vous n’êtes pas des veaux dans ce monde, vous serez des truies dans l’autre". Grouik.

    Commentaire par David — 7 mai 2011 @ 21:47

  16. @ David : purée, je dois dire que j’ai bien mis 7,3 secondes à comprendre le jeu de mots ! :D

    Commentaire par Vianney — 8 mai 2011 @ 9:10

  17. @ Vianney: oui, il faut presque lire le commentaire de David à haute voix!
    @ David: pour de vrai, ça existe encore, des gens qui disent ça (sans imaginer les jeux de mots qu’on peut en faire)?

    Commentaire par Isabelle — 8 mai 2011 @ 16:34

  18. tiens, le matin.ch a fait une itw de jonni:
    "Et, vous savez, rien n’était prémédité. Un soir, en sortant du studio, j’étais avec Maxime Nucci et on s’est dit: «Viens, on va faire un tatouage.» Il s’en est fait un, et moi, j’ai voulu faire ma croix avec le titre de l’album.

    Ça ne signifie pas pour autant que vous êtes devenu croyant?
    Je suis croyant. Je ne suis pas pratiquant, parce que je ne crois pas à une certaine forme de pratique, mais, oui, je suis croyant."

    Commentaire par David — 11 mai 2011 @ 9:13


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