Joseph sent bien que depuis l’arrivée du nouveau responsable de la chorale, ce n’est plus tellement comme avant. Les têtes se sont renouvelées, le style des participants aussi. Et surtout, le répertoire a bien changé en l’espace de quelques semaines, balayant beaucoup de cantiques qu’il aimait bien et qui avaient son âge, cinquante ans… Ce n’est pas tellement que Joseph n’a plus sa place dans la chorale, c’est juste qu’il la trouve un peu moins facilement. En fait, on lui fait parfois sentir que sans lui, ce ne serait probablement pas différent, surtout s’il n’aime pas “les nouvelles orientations liturgiques”. Pourtant, ce n’est pas qu’il n’aime pas ; c’est différent, il faut qu’il s’adapte. Ce n’est pas une raison pour partir : il est fidèle depuis vingt ans à cette chorale paroissiale, il n’est pas question que ça change. Mais Joseph commence tout de même à se sentir légèrement exclu, et ça le rend un peu triste.
Didier préfère sortir de l’église par la petite porte au niveau de la sacristie. Sur le parvis, il n’y a presque personne pour le saluer, ce qui lui fait toujours un pincement au cœur. Sur la paroisse, il n’a jamais été accueilli. Avec ses sept enfants, et sa coupe de militaire, on le soupçonne de penser du mal des gens d’ici, et les gens d’ici n’aiment pas tellement qu’on pense du mal d’eux. D’ailleurs, on l’a vu une fois venir avec son frère – un prêtre en col romain – et on n’aime pas tellement cette façon qu’ont “les tradis” de replier l’Église sur elle-même. Didier ne dit rien, il n’a même pas protesté quand le curé a refusé l’accès à une célébration à la troupe SUF de son fils. Mais à ses amis qui l’encouragent à faire quelques kilomètres de plus en voiture pour trouver une paroisse “qui corresponde à sa sensibilité”, il rétorque que sa paroisse, elle est ici, et qu’il n’est pas question que ça change. Même s’il préfère sortir par la petite porte au niveau de la sacristie.
Anne s’assied généralement trois rang avant le fond, tout à droite. Derrière, elle trouve que ça fait un peu trop hostile ; devant, elle a l’impression que tout le monde va la regarder. Elle ne vient pas tous les dimanches, parce que souvent elle oublie l’heure ou se laisse tenter par une autre activité. Mais elle essaie malgré tout d’être présente : elle trouve que c’est important, et elle sait qu’elle repart toujours contente, même quand elle traine les pieds pour venir. Sauf que la semaine dernière le jeune diacre est venu la voir à la fin de la messe, et elle n’a pas trop aimé ça. Comme elle restait assise un moment à regarder les vitraux – Anne aime bien rester un moment assise à scruter les vitraux – il s’est approché pour s’asseoir à côté d’elle. Puis il lui a dit bonjour. Anne a murmuré bonjour aussi. Puis le diacre lui a demandé comment elle s’appelait. Anne a répondu Anne. Puis il lui a demandé pourquoi elle ne s’asseyait jamais “plus haut”. Anne pense qu’il voulait dire “plus devant”, mais elle n’a pas répondu. Alors il lui a dit qu’elle devrait s’investir, participer, faire quelque chose ; qu’il ne fallait pas qu’elle vienne uniquement en “consommatrice”. Anne n’avait jamais pensé qu’on pouvait être un profiteur dans une église, ça lui a fait une impression un peu étrange. Ce dimanche, Anne s’est assise tout à droite, deux rangs avant le fond.
Olivia aimerait bien dire au curé de la paroisse, tout à l’heure, à la fin de la communion de son neveu, ce qu’elle pense des dernières déclarations du pape. Elle ne comprend pas qu’on puisse se reconnaître dans une Église qu’elle trouve “aussi rétrograde”, et elle pense que c’est dommage parce que, quand même, Jésus avait un vrai message d’amour et d’accueil de l’étranger et de respect de l’autre. Ce qu’Olivia a entendu à la radio ne ressemble pas à ça. Il faut comprendre, aussi : déjà qu’il y a des “affaires”, ce n’est quand même pas la peine d’en rajouter… Ou alors, il ne faut pas tellement s’étonner si les églises se vident. Bref. Pendant la messe, elle pense à ce qu’elle dira au curé à la sortie. Mais quand à la communion elle voit son frère Damien rigoler en désignant les croyants qui se mettent à genoux, elle lui dit de se taire ou de sortir : ça ne sert à rien de ne pas être d’accord si on ne respecte même pas les gens pour qui c’est important. Sauf qu’au moment où elle dit cela à son frère, l’un des fidèles dont elle prenait justement la défense se retourne et lui siffle : “Chuuuut !” avec un regard noir. Olivia hausse les épaules et donne un petit coup à Damien qui répondait par une grimace.
*
Anne, Didier, Joseph et Olivia n’ont pas rencontré une Église parfaite. Ils se sentent même un peu exclus, parfois, souvent… Mais dans cette Église de bric et de broc, de tocs, de pics, de chocs, de tics, ils ont trouvé une chaise. Une chaise sous le regard d’un grand Christ accroché à une croix au bois vermoulu. Comme des milliers de petites échardes, prélevées dans des milliers de cœurs et rassemblées pour être ici transfigurées.
Et le collage continue.









C’est un joli patchwork que notre église et parfois on l’oublie, on voudrait que ce soit une jolie couverture toute unie de notre couleur préférée. seulement, ce ne serait pas la couleur préférée de tout le monde.
Merci de nous le rappeler même/surtout si cela nous dérange.
Commentaire par Kiki — 21 novembre 2011 @ 22:45
…
(ceci est un vrai commentaire)
il faudrait y parler d’Edmond, dans cette Eglise…
Commentaire par David — 21 novembre 2011 @ 22:47
T’as bien fait de te décider à l’écrire, celui-là, Edmond. Il souffle comme une brise d’avent sur tes lecteurs, pour leur dire de regarder autrement ceux qui seront à la messe avec eux pendant la montée vers Noël…
Commentaire par Nitt — 21 novembre 2011 @ 23:05
“regarder autrement”… tu t’es gourée de blog pour ce comm, nitt’! ;)
Commentaire par David — 21 novembre 2011 @ 23:15
Merci beaucoup pour ce petit rappel =)
Commentaire par Adveniat Regnum Eius — 21 novembre 2011 @ 23:22
Merci. Pour le regard qu’on porte, celui qu’on reçoit, qu’on croit recevoir, qu’on peut laisser penser porter…
Commentaire par Laure — 21 novembre 2011 @ 23:31
très bel article!
Commentaire par Amandine — 21 novembre 2011 @ 23:43
J’ai aimé le billet. Cela me fait penser à la place que d’autres personnes peuvent vivre, espérer, trouver…. dans leur église (les divorcés, les jeunes couples par ex).
Commentaire par Marie W — 22 novembre 2011 @ 2:05
Merci pour ce chouette article. Ca fait du bien!
Commentaire par Tellou — 22 novembre 2011 @ 6:42
V., jeune femme, la trentaine, baptisée à Pâques l’an dernier, et qui sera confirmée bientôt: elle a trouvé une chaise. Devant.
Commentaire par Corine — 22 novembre 2011 @ 8:09
Joli, ça manque encore de quelques portraits je trouve : la famille de profs qui vient à la messe la plus matinale du dimanche, les grands parents qui aimeraient bien voir leurs petits enfants venir avec eux, la famille aux (nombreux) jeunes enfants turbulents qui se fait rabrouer, le sdf qui se met à genoux depuis le fond de l’église….
A suivre !
Commentaire par Anne Clé — 22 novembre 2011 @ 8:35
Merci , c’est un très beau billet, on peut tous se retrouver à une de ces places parfois, et ça nous incite à s’en souvenir pour être attentif aux autres quand on est dans une Eglise où l’on se sent bien, ce n’est pas forcément le cas de tous ….
Commentaire par Vio — 22 novembre 2011 @ 8:45
Très réaliste ! Il n’est pas toujours facile de trouver sa place dans l’Eglise.
Commentaire par charlesvaugirard — 22 novembre 2011 @ 9:16
@ David : Surtout pas, malheureux ! Ne parle surtout pas de moi dans cette Église : laisse-les plutôt découvrir sa richesse tranquillement.
(Sinon, j’apprécie ta première ligne de commentaire. Merci.)
@ Marie W : Tout le monde se cherche une place dans l’Église. En oubliant simplement, trop souvent, qu’on en a déjà naturellement une, qui n’attend qu’une chose : qu’on la prenne. Même si certaines échardes peuvent sembler plus profondes que d’autres.
@ Anne Clé : D’où le titre, sans doute… ;-)
Si j’avais prétendu à davantage d’exhaustivité, on m’aurait certainement reproché un billet (encore) trop long. Et il me semble que ces quatre portraits suffisent à esquisser tous les autres, en creux.
@ tous les autres : Merci…
Commentaire par Edmond Prochain — 22 novembre 2011 @ 9:20
mince, j’ai pas été clair. Je maintiens ma première ligne de comm, c’est de loin la meilleure.
sinon, j’allais mettre Edmond dans les gens qui sont là et ne comprennnent plus toujours tout, fatigués, et qui sortent parfois discrètement. Je me demande combien d’Edmond sont dans ces églises
Commentaire par David — 22 novembre 2011 @ 9:23
Merci!
Commentaire par Fabien M — 22 novembre 2011 @ 9:54
très bel article, merci!!!
Commentaire par mayou — 22 novembre 2011 @ 10:14
L. , jeune femme de 28 ans, divorcée, a retrouvée une chaise tout devant. Avant elle ne voulait pas y aller sans lui, et puis il est parti, elle a demandé le divorce, elle attend son audience de nullité. Mais une chaise l’attendait, vraiment tout devant. Et puis le curé de la paroisse lui demande de lire l’Epitre, et elle aime bien.
Commentaire par L. — 22 novembre 2011 @ 10:36
Woooh c’est beau ça! Je sais pas dans quel banc je me retrouverai le mieux… peut-être un peu de tout ça….
Commentaire par Elvine — 22 novembre 2011 @ 10:39
Devant, à gauche, à droite, derrière…. C’est fonction de l’attitude de mes nains, sage ou pas sage…. Ici 15 personnes grand maximum lors de la célébration de l’Ascension, alors les autres jours…. Autant dire que nous sommes voyants mais voilà j’aime qu’on dise bonjour, avant ou après l’office, j’aime les sourires, ……Il n’y a pas mais j’y retourne, il y a toujours une chaise vide…..
Commentaire par sekamado — 22 novembre 2011 @ 11:12
Coucou toi, réel delice ! Je me suis bien regalé ! C’est tellement vrai et en meme temps trop frais comme l’aurait dit l’autre !
Commentaire par Humour des bébés — 22 novembre 2011 @ 11:27
il sonne juste ton article! mais pas évident pour nous tous d’accepter tous les comportements de paroissiens, plus ou moins autonomes ou en soif de dialogue, et aussi ceux des ministres, qui interpellent “trop” ou “pas assez”;
Voir ci-dessous,aussi l’humour de l’article à qui tu me fais penser:
“quel paroissien suis-je? ” dans le blog paroissial de St Symphorien:
http://saintsymphorien.net/Humour-et-evangelisation.html
je n’ai pas d’action là-bas car j’habite très loin!….
Commentaire par Henri Audemard d'Alançon — 22 novembre 2011 @ 13:57
Merci !
Et aussi en particulier pour ta dernière phrase : “Comme des milliers de petites échardes, prélevées dans des milliers de cœurs et rassemblées pour être ici transfigurées.
Et le collage continue.”
Je la relie avec “La couronne d’épine”… et comprends mieux certaines choses. Merci !
Commentaire par Cath+ — 22 novembre 2011 @ 15:42
C’est amusant, c’est la version en positif des conseils que donne le démon Screwtape à son neveu, tentateur novice, pour perdre son “protégé” nouvellement converti (“Tactiques du Diable”, C.S.Lewis) : attirer son attention sur les défauts des paroissiens qui l’entourent, grossir les traits, pour lui faire sentir combien aucun ne correspond à la communauté idéale qu’il rêvait en venant là.
(et je suis contre qu’on vire qui que ce soit d’une chorale, même s’il est fan d’Akepsimas, c’est dire…)
C’est joliment tourné en tout cas, et bienvenue dans le contexte récent de diatribes diverses et déchirements fraternels qu’on croise ici et là.
Commentaire par armel h — 22 novembre 2011 @ 19:54
Juste un grand merci pour cet article . Parfois on oublie qu’on est pas seul à se sentir un peu à côté des autres paroissiens et qu’on a tous une place !
Commentaire par lalalibellule — 22 novembre 2011 @ 21:07
Bravo et merci pour ce très beau billet plein de vérité, de vraie vie ;)
Commentaire par Sophie — 23 novembre 2011 @ 9:09
[...] l’Eglise, avec les curés,…, dites vous que vous n’êtes ni les premiers ni les seuls, mais Edmond Prochain pense à vous, et il nous rappelle que vous existez ! Un billet à lire, absolument ! D’ailleurs, le style [...]
Ping par Revue de presse : SSF, Avent, persécutions chrétiennes, Eglise,… « Lemessin — 24 novembre 2011 @ 10:36
Trés vrai et beau :)
Commentaire par Marie — 24 novembre 2011 @ 17:51
@David : je crois justement qu’il a très bien compris ta première ligne de commentaire… c’est pour cela qu’il l’apprécie vraiment :o)
Moi aussi d’ailleurs, cet article m’a fait le même effet…
Commentaire par Sonia — 24 novembre 2011 @ 20:40
Bonne fête Edmond!!!
(vieux motard que j’aimais…)
Commentaire par pouet pouet — 26 novembre 2011 @ 8:51
je suis profondément touchée car dans toutes ces histoires je me suis retrouvée et depuis je cherchais ma place “ma chaise”!!!!!!! merci
Commentaire par menoret — 26 novembre 2011 @ 13:16
Très bien vu ! J’ai découvert ce texte ce matin dans le courriel d’une paroissienne : je suis cerné par des fans d’Edmond, au secours !
Sinon, V., jeune homme de 30 ans, qui est passé il y a peu de sa place habituelle au fond et sur les côtés (essentiellement en raison de sa haute taille) à la place où tout le monde le voit, derrière (ou parfois devant, c’est selon) l’autel et l’ambon. Regrette parfois la place où il pouvait dormir l’air de rien pendant l’homélie… ;)
Commentaire par Vianney + — 26 novembre 2011 @ 14:35
Merci Edmond, de nous rappeler ainsi la Sainteté de l’Eglise : malgré les pêcheurs qui la composent, Elle est toujours là, pour tous.
merci de nous redonner à méditer le “voyez comme ils s’aiment”.
Pour l’avent, c’est décidé : avoir une attitude de pince à épiler! :)
Commentaire par exilé — 28 novembre 2011 @ 14:01