Le blogue d'Edmond Prochain

9 février 2013

Des monstres, et du pain

Filed under: Humeur(s) — Edmond Prochain @ 15:26
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calvin-hobbes-monstres-litLa vie est une tragi-comédie qui finit bien, mais nous sommes totalement infoutus de nous en rappeler. C’est l’avantage de la croix : aussi terrible qu’elle soit, elle restera toujours un signe positif : le « plus » de l’amour qui se donne, qui rachète au prix fort et qui nous ajoute à… l’infini. Tout ça ne tient pas vraiment d’un point de vue mathématique : c’est génial. Bon. Et au milieu de cette histoire, on oublie toujours que nous sommes tout sauf des inconnus dans l’équation. Des « produits en croix », en quelque sorte : sauvés une bonne fois pour toutes par le Christ. Son peuple ? Pour jamais consolé. (Je pastiche Marcel Pagnol si je veux.)

N’empêche qu’en attendant, il y a quelques petits trucs qui nous rongent. Nous faisons tous l’expérience de ces angoisses qui s’insinuent, notamment au milieu de la nuit, dans nos pensées. Ce projet que nous ne pourrons jamais terminer à temps. Cette parole que l’on n’aurait pas dû dire, que l’on regrette, que l’on ne voit pas comment réparer. Celle qu’on n’a pas dite, lors de cette scène qu’on revit sans fin. Cette personne à qui il faudra sourire demain malgré tout ce qu’on a sur le coeur à son égard. Ce rendez-vous qu’on a trop longtemps repoussé et qui risque désormais d’intervenir trop tard. Cette peine inépuisable. Cette humiliation cuisante qui nous brûle encore l’amour propre. Ce qu’on pensera de nous, peut-être. Ce à quoi on a déjà dû renoncer, et les défaites qui viendront. Ceux qu’on redoute ; ceux pour qui on craint. Les rivalités au travail, les amours impossibles, les épidémies de gastro, les parapluies laissés chez les coiffeurs, les pneus crevés, les tuyaux de gaz à changer, les dates des vacances, les chaussures oubliées pour les mariages, les taches de gras, les livres prêtés, les travaux à faire, les tiers provisionnels, les cartes de piscine, les virus informatiques, les anniversaires d’hier, les réunions, les entretiens, les critiques, les verres brisés, les postes à pourvoir, les dates limites, les vols à l’arrachée, les RTT, les lettres anonymes, les carnets de correspondance, les profs de math. Tout ça à la fois, souvent.

Et au matin, les yeux pleins du sommeil dont on s’est privé, on se rappelle qu’on est trop grand pour avoir encore peur des monstres sous notre lit.

Le vrai souci, c’est que nous manquons de confiance. Partout. Tout le temps. La question n’est pas, bien entendu, d’aborder chaque jour avec un angélisme béat. Il y a des sujets d’inquiétude réels, mais aussi beaucoup d’ennemis imaginaires ; et nous, au lieu de remettre chacun à sa juste place, nous les laissons se bousculer tels les voyageurs d’un train qui s’amasseraient pour monter tous en même temps sans laisser descendre ceux qui sont arrivés. Mais combien de toutes ces préoccupations présentent un réel danger ? Et combien ne sont au fond que de petits cailloux dans le vaste système d’émotions qui gravitent autour de notre nombril ?

Est-ce que le pain quotidien veut dire quelque chose pour nous ? Voilà la question. Cette notion de pain quotidien, ce dont nous aurons besoin pour affronter notre journée et pas une miette de plus, a une vertu majeure : ce n’est pas une nourriture qui vient de nous. En s’abandonnant peu à peu à une confiance dans la providence (bien faire ce qui est de notre ressort et faire confiance pour le reste), on déplace le centre de gravité de notre univers intime, et on finit par retrouver notre propre place dans un ensemble plus large. Parfois, on s’aperçoit même à cette occasion que d’autres autour de nous portent des soucis bien plus cruciaux que les nôtres.

Une spiritualité du pain quotidien ; ce pourrait être une piste intéressante pour un carême…

C’est aussi une idée eucharistique : on ne reçoit vraiment Jésus qu’en se donnant soi-même à lui. Car, finalement, il y a tant de choses qui nous dévorent qu’il faut bien que nous mangions Dieu, pour ne pas nous vider complètement.

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19 commentaires »

  1. passionnant :), aux sens du mot. et quand on a les pieds scotchés dans la glaise, une retraite, un temps fort, pour que l’aspiration du demain où le Christ nous appelle soit plus fort que la succion des petits soucis qui bouffent notre pain quotidien comme des insectes dans un sac de fruits oublié.

    Commentaire par David — 9 février 2013 @ 15:33

  2. Merci pour ce billet, qui vient le bon jour, au bon moment..

    Commentaire par Claire — 9 février 2013 @ 15:34

  3. Même chose que Claire ;) L’espoir et la confiance, dans un monde de plus en plus pessimiste, c’est inestimable … Merci !

    Commentaire par jjdandrault — 9 février 2013 @ 15:57

  4. Ah !!! Cette dernière phrase… Elle est bien!

    Commentaire par pascalbourdon — 9 février 2013 @ 16:10

  5. Merci pour ce billet de retour ! J’ai beaucoup aimé !

    Commentaire par Philothée — 9 février 2013 @ 16:45

  6. Oui…pile au bon moment ! MERCI…

    Commentaire par jacqueline donnart — 9 février 2013 @ 18:00

  7. @ David : Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que même quand je publie un billet en me demandant s’il n’est pas un peu trop obscur, je sais que tu vas tout de suite comprendre l’idée…

    @ux autres : Merci !

    Commentaire par Edmond Prochain — 9 février 2013 @ 18:25

  8. Joie de lire à nouveau Edmond!
    et en plus une réponse à un jeune de 15 ans croisé pas plus tard que samedi dernier et qui comprenait le Bon Dieu comme une formule mathématique ultime…
    et pour les « produits en croix « sauvés une bonne fois pour toutes par le Christ, j’aurai envie de dire plutôt sauvés une bonne FOI pour toutes!
    Merci beaucoup Edmond!

    Commentaire par MBF — 9 février 2013 @ 18:26

  9. Aaah, Edmond Prochain, le retour!! je craignais qu’il avait disparu à jamais. j’avais la larme à l’oeil à l’évocation de tous ces monstres que je reconnais sous mon lit, mais la suite m’a fait éclater de rire. Et la chute est bonne, bonne comme un bon café sur le zinc, un sourire inattendu, une place libre pour la voiture, un remboursement de trop-versé, un blog d’Edmond quoi!

    Commentaire par Barbara — 9 février 2013 @ 18:52

  10. Il aura quand même fallu que je commente à cors et à cris pour que ce cher Edmond nous écrive à nouveau une de ces petites pépites dont il a le secret ;)
    Edmond, merci !

    Commentaire par P. Vianney + — 9 février 2013 @ 19:55

  11. Je like autant ton article, Edmond, que ton commentaire, David (au fait, c’est pas que tu manques, mais… tu manques). C’est bon à l’approche d’un Carême qu’on a pas trop envie de voir arriver si vite (comme chaque Carême en fait, parce que la flemme, toussa.) de se rappeler ainsi qu’il n’y a nulle part une lutte pour devenir un super héros mais juste la terre de son coeur à préparer, un peu de pain à demander. Compter sur les forces d’un Autre, qui ne demande que ça. Renouveler l’alliance.
    Merci !!

    Commentaire par Arbogasta — 9 février 2013 @ 21:15

  12. Merci pour ce magnifique, si vrai et si émouvant billet qui nous ramène à essentiel.

    Commentaire par berger elisabeth — 10 février 2013 @ 2:11

  13. @ MBF : Une bonne foi, une bonne fois… C’est vrai, et en même temps laissons parfois (par foi !) le champ libre à la grâce.

    @ Barbara : Merci. Je ne disparais pas « à jamais », même si j’ai clairement et moins de temps et moins d’envie de venir tapoter mon clavier sur ce site. Peut-être que ça reviendra, ou peut-être que ça s’éteindra doucement. On verra bien. Une chose est sûre : je n’ai pas l’intention de me forcer. Que les envies de billets viennent, je ne les provoquerai pas artificiellement.

    @ Vianney : Oui, voilà, oui. Voilà. Oui.

    @ Arbogasta : David manque, et en même temps il fait encore suffisamment d’apparitions sur son blog pour compenser. Pour le reste, laissons-nous entrer en carême. Je suis sûr que notre espace intérieur saure se réordonner tranquillement.

    Commentaire par Edmond Prochain — 10 février 2013 @ 11:20

  14. Les apprentissages que la vie nous donne sont notre nourriture. Ils nourrirent notre corps en exercice et en stimulation sensorielle qui le garde alerte. Ils nourrirent nos émotions qui parfois nous rendent tristes ou joyeux. Ils nourrirent notre cerveau, notre conscience, note esprit notre âme qui inter relier entre elles grandi à mesure des multitudes expériences qui nous sont données en abondance. Toutes nos expériences que nos émotions les vivent en harmonie ou pas sont consommées et imprègne notre personnalité. Acceptons ou refuseront ce que nous sommes ne change rien au fait que cette abondante richesse nous forme.

    Commentaire par Serge Drouin — 10 février 2013 @ 15:19

  15. Donc ce n’est pas moi qui sauve le monde ? Merci Ed de me le rappeler. Merci. Tiens, au fait, content de voir que David est là.

    Commentaire par perenadler — 10 février 2013 @ 19:40

  16. Merci pour ce beau billet… A entendre tous les jours et par tous en ce moment !! Et très bien écrit par ailleurs ; ce qui ne gâche rien !

    Commentaire par Marie-Elisabeth — 11 février 2013 @ 18:04

  17. Merci. Je découvre avec joie (et soulagement) que des mots simples et vrais peuvent être mis sur notre quotidien.
    Yallah ! et joyeux carême.

    Commentaire par Anne Sophie — 11 février 2013 @ 20:02

  18. A reblogué ceci sur Caté à Dreusdeille and commented:
    Lier les monstres sous son lit, le pain quotidien et le Carême, voilà un joli tiercé: confiance, quand tu nous fais défaut… Superbe!

    Commentaire par Anne-Elisabeth — 13 février 2013 @ 19:58

  19. La confiance on n’en manque peut-être pas tant que ça mais le problème est que nous la plaçons souvent assez mal…
    Une spiritualité du pain quotidien? Excellente idée ! D’ailleurs même quand je somnole pendant le Notre Père (ça arrive parfois, hum… et puis d’abord la première pierre, la paille etc.), je me réveille à Donne nous notre pain de ce jour… (va savoir pourquoi?!).
    Bon Carême à tous !

    Commentaire par NM — 14 février 2013 @ 11:27


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