Le blogue d'Edmond Prochain

19 avril 2012

Où l’élève Chaprot apprendra, en s’appuyant sur un exemple concret, à élargir son ouverture d’esprit en réfléchissant sur les notions d’égalité et de discrimination

Filed under: Actu,Humeur(s) — Edmond Prochain @ 17:16
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Mon cher Chaprot,

Tu m’as aimablement fait parvenir un petit courrier dans lequel tu t’interroges sur les raisons pour lesquelles, toi et ta classe, vous n’avez pas pu visiter ce charmant petit Conservatoire de l’école publique que votre institutrice avait pourtant promis de vous montrer. Par souci de clarté, je me permets de recopier ici ta missive, telle quelle, en corrigeant simplement les quelques fautes qui ont pu s’y glisser (c’est bien normal, à ton âge, de buter encore parfois sur certains points d’orthographe – ne t’inquiète pas, les adultes ne sont pas meilleurs) :

« Chaire Edmon, je suis comme même bien ambété par ce que la métresse elle avait di qu’elle allez nous emmené voir une école de comme s’été avant, épuise un meussieu a dit que non vous ne pouvé pas entré par se que vous vené de une école catolique et que sait interdit par le réglemans. Alor on nait retourné fer une dicter et j’ai encore eut une mauvèse notte et j’ai été priver de cinéma. Sait vrémant pas juste. Pourquoi le meussieu il a pas voulu con rentre dabor ? »

(Bon. Finalement, j’ai tout de même laissé quelques unes de tes fautes, pour faire plus vrai et parce que je trouve ça touchant. Embrasse tes parents de ma part et surtout remercie-les chaleureusement de se saigner pour te payer une école privée : tu profites ici d’un excellent niveau d’enseignement.)

Laisse-moi donc te dire, mon cher Chaprot, que je comprends sans mal ton désarroi. A cause d’un méchant monsieur, tu as été obligé de retourner travailler en classe au lieu de faire une sortie à la con profiter du riche patrimoine culturel de ta région pour parfaire ta culture générale et déployer ton ouverture d’esprit (mais je vais revenir sur la question de l’ouverture d’esprit). C’est très triste, et tu as bien raison d’être déçu. Si j’avais l’accent marseillais je serais tenté de te dire qu’hélas telle est la vie des hommes : quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins… mais non, je n’insisterai pas là-dessus car apparemment il n’est pas nécessaire de te le dire. Peut-être que ton institutrice te fera découvrir cela l’année prochaine, quand vous aurez fini la lecture cursive d’Harry Potter et juste avant de faire des études de structures de phrases dans la sympathique scène de viol de Betty Coton. Mais je m’égare.

A propos de ta fâcheuse mésaventure, il faut que tu saches et comprennes quelque chose de très important. La discrimination, c’est mal. Discriminer, c’est très méchant. Il y a même des gens qui pensent que ce n’est vraiment pas bien. Je le précise pour que tu sentes bien la gravité de la situation. Dans notre beau pays de paix et d’amour et de droits de l’homme et de laïcité et de camemberts au calva, il y a un mot très très important qu’on a gravé en grosses lettres sur le fronton des mairies (la mairie, tu verras ça plus tard en éducation civique, c’est le bâtiment qui se trouve généralement entre la Poste et le Café de la Poste, en face de l’ancienne église, sur la place centrale du village). Je ne parle pas de « liberté » – ça, c’est un mot qu’on emploie quand on veut faire des pièces de théâtre pour dire des insanités sur la religion des autres – et je ne parle pas non plus de « fraternité » – ce mot-là, tout le monde s’en tamponne le coquillard avec une planche de boat-people, de toute façon. Non, je te parle du mot « égalité » ; un fort joli mot qui signifie que tout le monde a les mêmes droits, et aussi les mêmes devoirs (à ce propos, n’oublie pas de faire les tiens quand tu auras fini de lire cette lettre).

Ce beau mot-là, c’est ce qu’on appelle un grand principe. Un grand principe, ça veut dire qu’il faut toujours le respecter pour être quelqu’un de vraiment gentil. Par exemple, si tu avais un magasin et que tu écrivais sur la porte quelque chose comme : « No niggers allowed » (c’est de l’anglais qui veut dire, en gros : « Dégage, sale nègre »), eh bien ce serait très, très, très vilain. Mais heureusement, personne ne fait plus jamais ça depuis longtemps, parce que ce serait de la discrimination et que la discrimination ce n’est pas gentil du tout. Je vois que tu commences à comprendre, c’est bien. Aujourd’hui, tu ne peux plus interdire l’accès à un lieu à des gens, sauf :

  • Aux chiens et aux animaux dans les jardins publics,
  • Aux moins de 18 ans dans certains cafés un peu particuliers (ça, je t’expliquerai plus tard),
  • Aux cardiaques dans les manèges de Disneyland,
  • Aux séropositifs en Amérique,
  • Aux arabes dans les boîtes de nuit,
  • Et aux catholiques dans les lieux où on parle de la laïcité.

Mais à part ces quelques exceptions, tout le monde a le droit d’aller partout.

Voilà pourquoi tu n’as pas eu le droit d’entrer dans ce petit musée. Un « conservatoire de l’école publique », c’est un endroit où des monsieurs avec des barbes se rappellent de la lutte contre l’obscurantisme des catholiques et des curés (souvent, c’est la même chose). Ce serait vraiment trop dangereux d’y laisser entrer des enfants endoctrinés dans une école privée, car tout le monde sait bien que leur institutrice leur a glissé des cocktails molotov dans le cartable pour qu’ils saccagent l’endroit et rétablissent l’Ordre moral, l’Inquisition, l’État français, les Processions de la Fête-Dieu et le poisson le vendredi à la cantine. Et ne prends pas cet air innocent, Chaprot : je sais bien que tu étais prêt à tout casser, toi aussi, avec tes sales pattes d’enfant obscurantiste…

C’est ça que l’on appelle l’ouverture d’esprit : ça consiste à fermer la porte à ceux qui ne sont pas aussi ouverts d’esprits que toi. Chacun chez soi et comme ça les vaches sacrées sont bien gardées.

Au passage, tu penseras à remercier le monsieur du Conservatoire de l’école publique pour la gentille leçon d’éloquence et d’argumentation qu’il vous a gracieusement offerte (on est comme ça, dans l’enseignement public : on élève gratuitement la plèbe, même obscurantiste) : « C’est notre droit et c’est comme ça. » N’oublie pas de le réutiliser chaque fois que tu en auras l’occasion, car c’est une façon épatante de mettre fin à un débat en ayant le dernier mot et l’air con.

Mais rassure-toi, mon petit Chaprot, et ne sois pas trop déçu : dans ce « musée » que votre maîtresse voulait vous emmener voir, il n’y avait probablement (comme souvent dans ces petits lieux de folklore régional) que trois bureaux en bois et deux vieilles cartes murales qui se battaient en duel. Tu as bien fait de circuler, il n’y avait sûrement pas grand chose à voir.

Va donc te laver les mains, maintenant. Pourriture intégriste.

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