Des gens bien comme il… faille

De rien

Les rides sont le propre de l’homme. Tout au moins, la conscience pleine de ce qu’elles signifient. L’humain est par essence non seulement périssable (et le chrétien est souvent rappelé à sa poussière) mais à chaque instant faillible. Il faut vouloir être Dieu pour le nier. Alors, parce qu’ils l’ont bien compris, certains affirment leur amour pour les gens qui doutent ; je rejoins David sur ce point. Pas ceux qui font du doute une posture spirituelle ou intellectuelle, mais ceux qui subissent au quotidien cette petite instabilité de caractère, qui ont parfois du mal à cohabiter en eux-mêmes avec eux-mêmes et qui ne s’expriment jamais tant que par leurs maladresses.

Le film n'a rien à voir. Seul le titre m'intéressait.

Le film n'a rien à voir. Seul le titre m'intéressait.

On a trop vite fait de se moquer d’untel qui renverse son café ou de cet autre qui a mis des chaussettes dépareillées. On a tort : l’erreur est intime. En pareille circonstance, il vaudrait mieux sourire ; le sourire instaure une complicité par sa bienveillance, ne juge pas, ne hiérarchise pas, ne s’impose pas. Le sourire de connivence est la main tendue des fragilités de l’âme.

Pour ma part, je n’aime rien tant que le chanteur qui déraille sur la dernière note, que le banquier qui tache sa cravate avec du chocolat, que la mariée qui bafouille pendant l’échange des consentements, que le petit garçon qui a fait l’effort de ne pas se salir aujourd’hui et qui glisse dans une flaque d’eau à dix mètres de la maison… J’aime ceux qui font un lapsus quand ils voulaient être solennels, j’aime ceux qui craquent pour un gros hamburger au milieu de leur régime, j’aime ceux qui réservent un billet de train pour le lendemain de leur départ, j’aime ceux qui cassent le plat qu’ils viennent de finir de nettoyer, ceux qui n’ont pas vérifié les horaires d’ouverture de la bibliothèque, ceux qui ont un peu de salade entre les dents sur la photo de famille, ceux qui ont perdu le papier avec le code de l’interphone, ceux qui découvrent en pleine conférence que leur fils a changé leur sonnerie de portable, qui avalent de travers l’hostie lors d’une sépulture, qui révèlent en parlant trop vite qu’ils savent des choses qu’ils ne devraient pas, qui posent des questions comme : « Alors, c’est pour quand ? » ou qui rangent le dentifrice au réfrigérateur dans la précipitation d’un départ matinal. Je les aime parce qu’à ce moment-là, ils sont entièrement eux-mêmes.

Il n’y a rien de pire que les hommes qui ne vivent que pour transmettre le message qu’ils contrôlent la situation. Le contrôle n’a rien d’humain, seul le dérapage a un visage. Et leurs masques trop lisses de statues en font de tristes cires. Immuables, mais sans épaisseur (car les épaisseurs sont toujours irrégulières).

Une feuille blanche est propre, certes, mais ne se regarde pas, contrairement à celle qui a été griffonnée, gribouillée, raturée. Elle, est la seule à raconter une histoire.

L’humain, c’est ce qui se fissure. La vie craquèle toujours. Nos petits défauts nous définissent mille fois mieux que nos cartes d’identité, nos C.V., nos profils et nos portraits scolaires (ceux où nous grimacions un sourire devant un fond bleuâtre). Et je n’accueille jamais mes propres faiblesses avec autant de bienveillance que quand je porte un regard d’amour sur les petites failles des autres.

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27 réflexions sur “Des gens bien comme il… faille

  1. Ouaaah… c’est beau ;) Nan franchement j’adhère : la moquerie (ou médisance) n’est ni constructive ni charitable, tandis qu’un simple sourire est beaucoup plus compréhensif et montre que l’on est soi-même « faillible »

    Etre humain c’est un peu ça : être conscient de ses petites failles, savoir en rigoler quand il faut, être simple, naturel… sans pour autant accepter que des défauts, voire de gros défauts finissent par polluer notre vie ;)

  2. Il est drôlement sympa, ce petit billet… Je crois bien que je vais le buzzer… :)

  3. plus sérieusement, merci pour l’allusion du début, merci pour ce billet, en ode à tous les grands blonds avec une chaussure noire, ces généreux qu’on ne saurait haïr même si parfois, on n’est tellement pas sur la même longueur d’ondes qu’on serait tentés de s’énerver, ces petites aspérités que la grâce comble, ces doux de la vie, ceux qui pelletent des nuages, comme dit Adamsberg, ceux qui laissent s’incarner la Bonne Nouvelle dans une humanité striée de petites choses. J’en connais plein, à commencer par un qui m’est très proche, ;), et ce n’est pas leur perfection qui nous conduit, c’est leurs pas, loin des « oies », mais plus proches des sentiers de bord de falaise. ça chemine, en bord de falaise… mais quel spectacle!
    on laissera aux autres les autoroutes!

  4. C’est superbe.
    Et c’est rassurant, de savoir qu’il existe des gens, ici-bas, qui savent sourire en se souvenant qu’eux aussi sont faillibles, et trouver ça beau quand on se loupe quelque part. Loin de rester un fardeau, nos imperfections deviennent un bâton de marche. Mais pour ça il ne faut pas se sentir jugé.

  5. Merci.
    Maintenant je suis sûre d’être aimée ;)
    La reine de la gaffe c’est moi, mais c’est vrai que c’est souvent ce qui rend les gens sympa aussi, voire même attendrissant.
    Merci beaucoup

  6. j »aime vraiment ce billet bravo! Ed en fait toi aussi t’es un poète ^^
    Il exprime avec justesse et simplicité l’essence de notre vie. Et il rejoint à merveille le dessin de la semaine d’un certain lapin « bleu »

    http://lapinbleu.over-blog.net/article-3621000.html

    puisse t’il m’aider à porter ce regard d’amour avec le plus de justesse et de vérité possible ^^
    bonne journée Ed

  7. Merci…
    Je crois qu’il n’y a personne que ne se sentira pas concerné par tes petites exemples!
    Et donc, merci de m’aimer comme je suis et parce que je suis défini par mon humanité fissuré!
    Comme quelqu’un t’as dit, je crois que tu es un poète!!

  8. Même les gens qui mettent des chaussettes avec des sandales seraient aimables?
    Alors ça va!
    On va avoir plein de « Delerm du net », si ça continue,
    ça va finir par être sur Wiki!

  9. Après une fastidieuse journée de cours, nos bien aimés profs ne font pas exception: la prof d’svt qui remonte sans cesse ses lunettes qui tombent, la prof d’anglais avec son accent bien bien frenchie, la prof de français qui regardent souvent au plafond quand elle parle et ne peut s’empêcher de sortir des citations latines… C’est marrant comme les élèves attendent ces petits tics, qui rendent le prof tout de suite plus humain, je n’irai peut être pas jusqu’à dire que c’est des « failles », plutôt des petites manies propres à chacun…

  10. @ Do : C’est David qui va être content… Il me charriait pas plus tard qu’hier soir en me disant qu’avec billet l’appellation « Delerm du net » risquait de bientôt sortir. Voilà qui est donc fait. (Ce qui ne l’empêchera pas, lui, de le rester !)

    @ Eliette : En fait, ce ne sont pas tant les petites manies qui me touchent (quoique, elles le font aussi) mais ces minuscules échecs quotidiens. Des petits loupés souvent anodins mais charmants, quand on heurte notre finitude comme on se taperait la tête contre une porte de placard laissée ouverte. Mais tes observations pourraient aussi entrer dans la liste : elles m’ont fait sourire gentiment. J’ai soudain eu l’impression de les connaître un peu, tes profs.

    @ tous les autres : C’est difficile de commenter des choses sympa qui nous sont adressées, alors simplement merci.

  11. Au fait, ce billet est très assorti aux textes de la semaine, béatitudes, toussa.
    Et on a totalement oublié de mentionner LA chanson qui fait référence tous ces petits ratés, outre celle de Vincent Delerm. C’est « A nos actes manqués » de Goldman.

  12. Je découvre depuis peu votre blog et je me régale ! donc merci pour ce bon billet du soir . il vient à point aujourd’hui. Après, il n’y a que « la faille qui m’aille », je citerai juste une autre expression bien à propos « la faille et la poutre »!

  13. Je ne compte plus les fois ou je suis partie faire mes courses… sans mon sac à mains ou mon porte-monnaie !
    Merci pour ce billet réconfortant !

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