N’importe lequel des membres souffrants…

De rien

Par hasard, l’autre jour, je me retrouve à une curieuse messe dans une étrange église d’une des rues les moins fréquentables de Paris. Ça faisait beaucoup pour ce début de soirée – quoique la nuit était tombée depuis longtemps déjà – et je n’ai pas été déçu.

D’abord le froid. Ce froid qui prend chair en un souffle, et essouffle les chairs qu’il parvient à toucher par mille failles d’un manteau trop désinvolte. Ce froid qui attache à la chaise dans de minuscules convulsions frissonnantes. Ce froid qui recroqueville les corps et ne cesse de tirer les esprits de la prière dans laquelle ils tentent de s’emmitoufler. Infime pauvreté de croyant qui s’accroche malgré tout, quand un cinéma aurait offert tellement plus de confort.

Et puis la liturgie. Plus austère encore que la chaise branlante et le courant d’air permanent. Une liturgie qui commence, sans prévenir, par des vêpres ânonnées péniblement dans un micro grésillant par une pauvre religieuse que l’assemblée laisse un peu trop seule, puis rejoint progressivement dans un chant murmuré, à mesure qu’elle s’enhardit où saisit la ligne mélodique. Cette coupe d’encens qui peine à fumer, puis répand sa douce odeur âcre autour de l’autel. Et la messe qui débute, sans prévenir elle aussi, comme une suite évidente et imperceptible.

Le prêtre, enfin. Le prêtre d’un autre temps, si petit et si droit dans sa vieillesse, récitant sur un ton trop chantant les paroles d’un rite qu’il connait par cœur. Sans y mettre du sien, mais en y mettant tout son cœur.

Le regard qu’il pose sur l’hostie élevée pour l’Église…

Au moment de communier, je veux simplement ouvrir les lèvres, mais je m’aperçois que l’effort pour lui est trop grand, que ses mains ne parviendront jamais jusqu’à ma bouche. Alors j’ouvre les mienne et je les offre à ce petit morceau de pain vivant que le vieux prêtre y dépose. Je crois que, malgré moi, je souris. J’ai rarement ressenti une telle paix en communiant.

En sortant, je soupire. J’inspire. J’expire. Je respire. Ma foi vient encore de prendre une claque ; la main qui me l’a assénée est si faible et malhabile que je la reçois comme une caresse. De ce contexte tout autre, jaillit l’expression peut-être la plus eucharistique que je connaisse à Bernanos : « N’importe lequel des membres souffrants de Jésus Christ »… Alors, de la même façon que j’aime cette Église, je tâcherai de m’aimer humblement moi-même.

*

(Photo "empruntée" à Poussah. Merci à lui.)
Publicités

14 réflexions sur “N’importe lequel des membres souffrants…

  1. Je comprends la leçon : toute messe, même la plus « hideuse » dans sa forme « liturgique » est LA MESSE, LE SACRIFICE, JÉSUS S’OFFRANT ET SE DONNANT… Mais il faut une bonne dose de foi pour percevoir cela! Quel visage de l’Eglise est offert au passant « lambda » qui s’aventurerait comme vous dans une telle église?… Mais qu’y faire? Je n’ai pas la solution!

  2. Non, Gabriel : cette messe n’était en rien hideuse. Au contraire, elle était belle. Déroutante, mais magnifique, parce que je n’y ai vu que la foi d’un vieil homme qui tient droit dans son sacerdoce pour donner le Christ aux hommes, malgré tout. C’était aride, mais beau. Et mine de rien, vivre une messe dans ce quartier-là, si peu « convenable », c’était en soi un miracle…

  3. C’est bien ce que je dis : il faut une sacrée dose de foi pour « voir » ce que vous avez vu! Je ne pense pas en être arrivé là, moi qui suis un vieux prêtre de 81 ans! Je vous admire!

  4. Il tombe drôlement bien, votre article, Edmond.
    Je sors d’une confession bizarre. A la fin d’une « soirée Miséricorde » de l’Emmanuel, à l’arrache dans le fond de l’Eglise, à genoux par terre entre les chaises, avec un très vieux prêtre fatigué par la soirée et qui s’apprêtait à partir.
    Il parle souvent au fil de sa pensée, ce vieux prêtre-là. Quand il fait l’homélie, parfois lors des en messes de semaine ou pour la forme extraordinaire, on ne sait jamais vraiment où il veut en venir… ni s’il le sait lui-même. Il se laisse simplement aller, et parle de son Seigneur avec une sorte de béatitude, le regard perdu dans les hauteurs du plafond. Tellement d’années qu’il parle de Lui sans se lasser…
    Les yeux plongés dans son regard clair, accrochée à son discours qui se répète, s’égare un peu, je me laisse aller au fil de sa pensée.
    Sa main fine et ridée s’élève en un tout petit signe de croix, tandis qu’il prononce les paroles de l’absolution en français, lui qui célèbre habituellement en latin. Le contraire de mon père spi.
    Il a oublié une partie du rite au passage… Impression bizarre.
    Pluie de grâce : voilà qu’à cause de lui, je viens d’aimer la confession !

  5. Ce qu’elle est belle, l’Eglise, tout de même !
    De vieux prêtres, toujours fidèles, qui se cramponnent à l’autel pour s’agenouiller devant le Seigneur vivant qu’ils viennent de déposer sur la patène, mais dont le regard brillait de malice et d’amour lorsqu’ils parlaient de Lui dans leur homélie cinq minutes plus tôt…
    De jeunes prêtres, à l’aube de leur sacerdoce, presqu’aussi jeunes que moi, qui chantent par coeur tout le répertoire grégorien, d’une voix douce de moine… et qui partent juste après en grands éclats de rire sur un jeu de mot débile, dans un argot à couper au couteau…
    Des prêtres plus mûrs, qui commencent un peu à sentir le poids des ans mais s’abreuvent de la grâce pour donner plus, encore plus, toujours plus… et tenir la course jusqu’au bout en portant leurs brebis sur leurs épaules d’hommes, pour l’amour de Celui qui les porte sur Ses épaules divines.
    Que ferait-on sans nos prêtres… ? En fait, rien. Rien du tout. Quelle grâce le Seigneur leur fait, et nous fait, d’appeler des hommes pour être Lui, in Personna Christi !

  6. « Il est plus facile que l’on croit de se haïr; la grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ »
    derniers mots du curé dans le Journal d’un curé de campagne de Bernanos

  7. @ fr PLM : Je me répète ce passage souvent, parfois plusieurs fois par jour. Généralement en marchant, comme une chanson familière qu’on fredonne pour mieux la savourer. C’est une vraie lumière pour la vie (spirituelle).

  8. Merci, Edmond ! Cela a un petit goût de vécu pour moi, il y a quelques années !…
    Merci, Gabriel, pour VOTRE foi et votre DON comme prêtre, chaque jour, comme vous êtes !!! Vous êtes notre JOIE dans cette belle, pauvre et sainte Eglise !…

  9. Essaye un jour la messe en chinois, avec, au milieu de cette langue si difficile et pour le moment obscure à mes oreilles, un « miraculeux » alleluia, chanté sur un air bien connu ; le Notre Père chanté de tout cœur main dans la main avec ma voisine, moi qui n’ai jamais aimé ces démonstrations pendant les offices… la Paix du Christ donnée et reçue de frères en Dieu tout sourires de la souhaiter à une inconnue, et tellement sincère, pas grand chose à voir avec certaines messes dans la paroisse qu’on fréquente d’habitude, peut-être précisément à cause de l’habitude ; le vieil habitué remarqué à la visite précédente qui tend un coussin pour les genoux avant la consécration…

    Et pourtant, j’étais dans la branche autorisée par l’État de l’Église chinoise, la version schismatique.

  10. tu sais quoi? je crois que le froid et la fatigue rendent la peau éminemment sensible et réactive. En d’autres temps, de force ou de puissance, cette claque aurait pu être assimilée à une bousculade de métro. C’est bien désagréable mais il faut passer par là. En ces temps d’hypersensibilité, les caresses, comme les claques sans force électrisent tout le derme et envoient des signaux qui appellent la réaction. Un tremblement d’abord, un grelottement parfois, et un retour à la chaleur… intérieure
    il fallait une démarche sensible pour interroger ta « sensibilité de foi », surtout sur un acte aussi impliquant que celui de la communion.

    J’ai eu la même tentation de réagir au propos de Gabriel, car on a peur, en se dévoilant ainsi, de voir s’enfiler dans le propos des déclarations « liturgiques militantes »… et comme toi, Edmond, je pense avoir été surpris de voir le visage du commentateur apparaître après ses mots. Heureux de vous avoir lu, cher frère prêtre (un peu plus âgé!). Je ne doute pas que vous soyez capable, par grâce, même dans la pauvreté de nos manières de célébrer, de voir la grandeur du mystère et les déplacements qu’il nous invite à vivre.

    Enfin, je trouve, au travers de la petite conversion que tu nous partages, que c’est une belle illustration de la manière dont le Christ agit avec nous. Non en forçant le passage et nous contraignant, nous convainquant, et nous forçant à abdiquer à sa volonté… mais en douceur, en nous invitant à vouloir ce qu’il veut. C’est la puissance de la croix. (ni par puissance ni par force, mais par l’amour du Seigneur.)

  11. On ne se rend compte qu’en le vivant
    de ce que la faiblesse, la pauvreté, l’âge, peuvent nous apporter comme correctifs à l’image que l’on s’était fait de la perfection!

  12. @ Ed et aux autres (et spécialement les prêtres!), encore une perle tirée du Journal et tellement expressive sur le mystère du sacerdoce qu’on partage tous à des degrés divers:
    « Soyez-en paix » lui avais-je dit. et elle avait reçu cette paix à genoux. Qu’elle la garde à jamais! c’est moi qui la lui ai donnée. Ô merveille qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu’on ne possède pas soi-même! Ô doux miracle de nos mains vides! »

Mettre mon grain de sel

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s