Le blogue d'Edmond Prochain

24 mai 2010

Des hommes et des palmes

Classé dans : Actu — Edmond Prochain @ 11:26
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Pas sûr qu’on y ait cru complètement, mais ça nous aura fait un joli suspens. Je ne crois pas me souvenir d’être déjà allé voir le palmarès du Festival de Cannes avec une telle impatience teintée de fébrilité (bon, en même temps, n’exagérons rien). C’est sûrement l’expression d’un certain corporatisme bien de chez nous : dès qu’un truc sent un poil l’encens, faut que ça nous émoustille les narines et qu’on se passionne pour le sujet. Et j’ai entendu un certain nombre de mes coreligionnaires en faire l’événement et piaffer en priant pour la consécration d’un film déjà quasiment considéré comme catholique. Pourtant, il ne semble pas qu’on puisse soupçonner le réalisateur Xavier Beauvois d’un immense enthousiasme missionnaire, voire carrément évangélisateur, dans l’écriture de son film. Mais nous autres gens des nefs, on aime à se rappeler que le vent souffle où il veut et qu’on ne sait ni d’où il vient ni où il va, ce coquin de vent !

Alors oui, pour la Pentecôte justement, ça nous aurait fait plaisir que Des hommes et des dieux soit "canonisé", selon le mot de son réalisateur. Sans doute un peu comme une petite revanche après en avoir bouffé durant les dernières semaines en humiliations successives (car, non, Les Prêtres numéros 1 au top 50, ça reste trop kitsch pour me consoler – désolé), il nous fallait une Palme d’or. On repart avec le Grand Prix du Festival.

Mais a-ton réellement perdu au change ? Pas sûr.

Vu avec un effet grossissant dans notre microcosme catholique, le film a fait le buzz sur la croisette. Vu en-dehors de notre microcosme, il semble qu’il ait quand même un peu fait du buzz, si on en juge par la presse extrêmement élogieuse à son sujet. Difficile de bouder toute cette série de titres réjouissants qu’on aura pu lire cette semaine : "Alléluia Beauvois !", "Des moines et une Palme évidente", … Sauf que la Palme d’or, justement, est souvent synonyme de railleries et de polémique, à tel point qu’on peut se demander si c’est encore un service rendu à un film que de lui attribuer. Le Grand Prix est peut-être, à cet égard, la récompense parfaite : déjà très prestigieuse mais qui garde un goût de "trop peu" suffisamment fort pour nous laisser l’espace du commentaire en nous préservant des débats stériles. Et, à tout prendre, ce n’est pas forcément plus mal.

Indépendamment de ces histoires d’honneurs, deux éléments permettent sans doute d’expliquer cet engouement de la presse pour Des hommes et des dieux. D’abord, si les catholiques sont rarement traités à leur avantage au cinéma, il existe malgré tout un genre (c’est presque un genre en soi) qui fascine et rencontre régulièrement un succès, certes relatif, mais constant : le film de moines. Le "film de moines" repose sur un concept assez élaboré : c’est un film avec des moines dedans ! Et souvent, du coup, un petit supplément d’âme. Ces dernières années, deux ont fait spécialement parler d’eux : L’île et Le grand silence. Ce cinéma fascine parce que ce mode de vie interpelle ; on retrouve certainement une partie de cela dans l’émotion suscitée par le film de Xavier Beauvois aujourd’hui.

L’autre point qui peut expliquer que le film ait touché, c’est son sujet. L’assassinat des moines de Tibhirine fait partie de ces événements qui ont marqué la France. Profondément. Parce que c’est l’Algérie, et puis aussi parce que la mort de ces moines a été épouvantable. Qu’on ajoute à cela un peu de mystère et un fond de débat sur les circonstances réelle de leur exécution, et l’affaire est emballée : Tibhirine peut fasciner pour longtemps, et il y a fort à parier que n’importe quel long métrage sur le sujet aurait passionné. Celui-ci est bon, et même très bon, semble-t-il. Tant mieux. On attendra le 8 septembre pour en juger vraiment, mais c’est déjà ça.

Pour l’heure, faute de voir le film, on pourra se replonger avec émotion dans le testament de Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine (incarné à l’écran par Lambert Wilson). Personnellement, je dois dire que ce texte a fait partie de mes plus belles émotions de croyant, à l’adolescence, par sa lucidité et sa beauté pure : entrevoyant le martyre mais le dépassant déjà pour révéler toute la lumière du pardon chrétien. Ce que j’ai compris de "l’amour des ennemis" dont parle le Christ, c’est par Christian de Chergé, parce que son témoignage n’est que don.

Quelques mots, juste(s) :

"S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. (…)

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m’aurait atteint. (…)

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout. Dans ce merci où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je veux ce merci, et cet "à-Dieu" envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

Amen ! Inch’Allah !"

Des hommes et des dieux n’a peut-être pas eu la Palme, mais ce film nous rappelle que les moines de Tibhirine ont certainement reçu leur palme… Rien que cela devrait nous suffire.

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13 Commentaires »

  1. Merci pour ton article, très juste, y compris pour expliquer un peu des raisons inavouées de notre enthousiasme pour un film que l’on n’a pas vu.

    Commentaire par Koz — 24 mai 2010 @ 11:56

  2. Il est bon d’avoir rappeler dans ce billet que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt que "l’Esprit souffle où il veut".
    Il entraîne "au delà" (je me permets ce jeu de mots) des mots et il est juste.
    Nous ne sommes pas encore sortis d’une période troublée pour l’Église où elle s’est trouvée secouée dans ce crible pas toujours très charitable des médias.
    Mais comment oublier qu’elle est, à l’image de son Maître, (je n’aime pas trop le mot de fondateur sauf si l’on entend le mot comme ce qu’il veut dire vraiment : celui qui est dans les fondations et qui disparaît en assurant la solidité de l’édifice)un signe de contradiction. je n’ai pas vu le film. Il faudra que disparaisse peu à peu l’enveloppe médiatique pour que la grandeur et la beauté du témoignage sorte dans toute sa pureté pour que ne soit pas trahi le "testament" de Christian de Chergé dont l’extrait cité nous donne un avant-goût de sa profondeur.
    Ce lundi de Pentecôte nous donne à lire l’Évangile dit "du jeune homme riche". Saint Luc nous donne ce détail (et il n’était pas témoin de la scène; si l’on connaît bien la vie de l’Évangéliste): "Posant alors son regard sur lui Jésus se mit à l’aimer".
    Il est tous simplement dans ce regard le sens de ce que les hommes, qui sont conscients d’être appelés à la sainteté, font de leur vie.
    Il y a ceux qui disent oui et sont prêts à aller jusqu’au bout.
    Il y a ceux qui, comme ce jeune homme, "devint sombre et s’en alla tout triste".
    Les moines de Tibhirine avaient choisi "la meilleure part".

    Commentaire par pmlg — 24 mai 2010 @ 12:30

  3. Ton article est excellent, merci!

    Commentaire par claire villemain — 24 mai 2010 @ 13:49

  4. @ Koz : C’est un peu ce qui m’a interpelé au début, cet engouement de certains amis cathos (non Jouls, je ne pense pas spécialement à toi !), et puis à bien y penser ça me titillait aussi de m’emballer sur le sujet. C’est un réflexe humain, et assez sympathique, finalement (pour peu qu’il ne nous fasse pas perdre notre discernement).

    @ Pmlg : Oui, l’Esprit s’en va souffler par où il veut, même par des films qui ne sont pas réalisés par des catholiques. Pour la Pentecôte, c’est plutôt agréable de se le voir rappeler !

    @ Claire : Merci ! :-)

    Commentaire par Edmond Prochain — 24 mai 2010 @ 17:13

  5. Je pense comme Claire. Rien à ajouter.

    Commentaire par Nitt — 24 mai 2010 @ 17:28

  6. @ Edmond: J’ai bien fait de venir faire un tour sur les commentaires! ;-)

    Tu peux penser à moi sans problèmes pour les amis cathos "engoués", je ne cache pas mon enthousiasme pour ce film, à peu près pour les raisons que tu dis.
    Pour compléter, quand j’avais vu, quelques jours avant le Festival, que ce film était sélectionné pour la compétition, je m’étais vraiment demandé ce que ça allait bien pouvoir donner et comment il allait être reçu. Et honnêtement, je suis agréablement surprise, je ne m’attendais vraiment pas à pareil accueil! D’où aussi mon engouement non dissimulé.

    Pour ce qui est du fond de l’article, il est excellent (comme d’hab, j’ai envie de dire, mais j’aurais peur d’être taxée de fayotte). J’aime bien ta façon positive et optimiste de dire que finalement, un grand prix du jury c’est pas plus mal qu’une palme d’or, surtout quand on voit les palmes de ces dernières années. Je n’avais pas pensé à le voir comme ça.
    Mais à entendre les critiques de mes émissions préférées hier soir, j’ai plutôt eu l’impression que si "Des hommes et des dieux" avait eu la Palme, il s’en serait trouvé un certain nombre pour dire qu’on avait retrouvé "l’esprit" de la Palme d’or. Je me souviens notamment d’un qui disait que jusqu’à il y a quelques années, le grand prix du jury était attribué à un film considéré comme très bon, mais souvent plus difficile d’accès, plus rugueux, plus pour les spécialistes, si je puis dire, et la palme à un film faisant plus l’unanimité. Depuis quelques années, les choses se sont inversées, et c’est bien le cas cette année. Cela dit, si les prix de Cannes étaient ceux de la critique et du public, ça se saurait. Du coup, peut-être qu’aux yeux du public, la palme a trop mauvaise réputation maintenant…
    Moi-personnellement-pour-ma-part-en-ce-qui-me-concerne (mais ça n’engage que moi), j’aurais plutôt pensé qu’enfin on avait une "vraie" palme d’or. Mais rassure-toi, je dis ça chaque année, chaque fois qu’un film qui m’intéresse a priori n’a pas la palme.

    Quant au buzz, je ne sais pas si le "microcosme" l’a amplifié, et je n’étais pas sur la croisette. Mais sérieux, je ne suis pas revenue de ce que j’ai entendu de la part des critiques, et notamment de certains qui sont ouvertement anti-quelquecroyancequecesoit (en particulier quand la croyance est catho). J’avais un peu oublié de tenir compte des raisons que tu soulignes. Mais quand même. Entendre Xavier Beauvois expliquer que pour les frères, le "problème" du sacrifice "se pose moins" parce que leur vie est déjà donnée à Dieu, c’est quand même pas commun (c’est ici: http://festival-cannes.canalplus.fr/fiches-films/des-hommes-et-des-dieux/interview-de-xavier-beauvois-et-michael-lonsdale.html, à 6’18" environ).

    Enfin bref, j’avoue que malgré tout j’ai toujours du mal à réaliser que ce film ait pu recevoir un tel accueil, mais comme tu dis, le Vent souffle où Il veut… Et si c’est pas ça qui va convertir le monde entier (je suis une femme de peu de foi, je sais), après tout ce qu’on s’est mangé, ça fait quand même du bien.

    Commentaire par Jouls — 24 mai 2010 @ 20:52

  7. des phrases qui témoignent d’une grande sagesse chez ces hommes d’exception qui ont voué (qui vouent) leur vie à Dieu.

    Commentaire par archibalt — 24 mai 2010 @ 21:22

  8. @ Jouls : Oui, peut-être qu’on aurait eu une vraie Palme d’or populaire… mais en même temps, j’ai un peu l’impression que c’est ce qui s’est passé avec Entre les murs, et ça n’a pas empêché (au contraire !) la polémique. Mais ne nous y trompons pas : moi aussi, j’ai rêvé d’une belle palme, d’un petit triomphe national et d’un film encensé par tous. Pourtant, je me dis qu’en septembre, on aura sans doute droit à des rappels de "la palme manquée", "la palme du cœur", etc. Enfin… j’espère, parce que je me rappelle aussi avoir lu à l’époque où Match Point était présenté à Cannes (hors compétition, puisque c’est un Woody Allen) une critique qui descendait le film, pour découvrir à la rentrée, sous la plume du même critique, des commentaires extrêmement élogieux ! :-p
    Et pour tout le reste, évidemment, on est d’accord : ça fait un bien fou d’entendre autant de bien d’un film qui met en scène des moines catholiques !

    @ Archibalt : Des phrases d’une profondeur spirituelle extrême, effectivement.

    Commentaire par Edmond Prochain — 24 mai 2010 @ 21:55

  9. Merci de profiter de cet article pour nous rappeler le témoignage du Père de Chergé… enfin rappeler, moi je ne le connaissais pas, je le découvre donc et il est juste magnifique !!

    Commentaire par Marie-Anne — 24 mai 2010 @ 22:25

  10. Je découvre ici ce testament spirituel du père de Chergé. Que dire de plus?

    Pour ce qui est de la récompense reçue par Des hommes et des dieux, puisse-t-elle être l’occasion d’un apaisement dans les relations actuelles, souvent houleuses, entre médias et catholiques.

    Commentaire par Et cetera — 24 mai 2010 @ 22:59

  11. Edmond a encore frappé ! Bravo pour ce très beau billet !

    J’ai moi aussi été porté par le testament de Christian de Chergé pendant longtemps et c’est encore le cas aujourd’hui !

    Commentaire par Frantz TOUSSAINT — 25 mai 2010 @ 7:21

  12. Merci Edmond
    on attend avec impatience la canonisation des martyrs d’Algérie. Et tout ce qui va naître de cette fertile semence.
    Subito santi !

    Commentaire par Emmanuel Pic — 26 mai 2010 @ 15:56

  13. Autre element qui je pense peut expliquer l’engouement de ceux qui ont vu le film: le choix du "sacrifice", au sens de "se donner pour". Nous avons tous, croyant ou non, une grande soif d’absolu. Le don total de ces moines fait resonner en nous notre propre appel a un don sans limite.
    Mais ce don total n’est pas "raisonnable", il n’est pas explicable par la raison, il peut etre dangereux aussi s’il n’est pas guidé par l’amour. La société evite donc de le valoriser, le dévalorise parfois.
    Selon moi, le merite des acteurs a été d’oser vivre jusqu’au bout l’experience du don de ces moines, et celui du realisateur d’oser temoigner de cette experience par son film. (mais comme tout le monde, je n’ai pas vu le film!)

    Commentaire par etienne — 26 mai 2010 @ 19:21


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