Le pape a un bonnet rouge, et Rue89 des oeillères

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Le problème avec certains pisse-copies, c’est qu’ils prennent parfois leur propre vessie pour une lampe tempête. Parfois, c’est rigolo. D’autres fois, non.

Prenons Rue89, par exemple. C’est un site internet auquel il est déjà arrivé d’être intéressant, et que je consulte généralement sans déplaisir (au point même que j’ai déjà hésité à acheter la version papier pour un trajet en train – finalement j’ai pris Marianne, mais quand même). Donc, sur Rue89, comme en beaucoup d’endroits équipés d’un fil AFP probablement, il existe quelques dogmes bien ancrés qui tiennent lieu de convictions religieuses pardon : politiques. « Benoît XVI est un pape nazi réac » en fait de toute évidence partie. Le souci, c’est que parfois les catholiques sont plutôt des gens contrariants, et le pape en tête (mais tu me diras : c’est normal pour un pape d’être à la tête des catholiques).

Que faire, alors, quand un pape nazi réac donne des signes de gauchisme patenté ? Eh bien tout simplement aller jeter un œil à sa garde robe, pour y dénicher d’autres signes qui rappelleront habilement qu’il est un réac, un vrai. Et bonne nouvelle : ça se trouve sans trop de difficulté. Le pape porte des fonds de placards, c’est donc la preuve qu’il veut revenir à la messe tout en latin célébrée dos à l’assemblée tout en appelant à la croisade. Ou un truc du genre.

C’est beau, le « real journalism ».

Au sixième paragraphe de cet article signé d’une étudiante (en stylisme ?), on peut lire que le choix du rouge en certaines occasions est une « référence au sang des martyrs chrétiens ». Et c’est un peu là que l’article devient dramatique… En fait, non : il l’était avant. Mais à ce moment-là, on bascule de l’absurde dans le grossier et le vulgaire. Pourquoi ? Parce que ce sympathique papier qui s’amuse à tirer des conclusions politiques de la garde-robe de Benoît XVI se retrouve à la Une du site (je regrette tellement de ne pas avoir fait de capture d’écran à ce moment-là…) le lendemain du jour où l’on a appris le massacre de 46 catholiques dans une église de Bagdad (en Irak, donc). Sachant qu’à la Une de Rue 89, aucun autre article n’est venu depuis ne serait-ce qu’évoquer cette tragédie.

Alors quoi ? Il y a quelques années, une amie a voulu me démontrer, définitive, que les chrétiens étaient des privilégiés par opposition aux musulmans et aux juifs en me lançant : « Personne ne profane vos cimetières, personne ne met le feu à vos églises et personne ne vous assassine ! » Depuis ce jour, je sais bien que, les chrétiens, tout le monde s’en carre bien profond. Que les églises brûlées sont des accidents, que les cimetières retournés le sont par de petits plaisantins sans idéologie et que les assassinats n’existent pas. La preuve : c’est que les médias n’en parlent pas… Ah ben ça alors, oui, c’est vraiment la preuve, hein, ma bonne dame !

En voyant la semaine dernière passer discrètement une dépêche relative à 127 tombes « dégradées » dans la Marne, j’imaginais cyniquement une conférence de rédaction : « Ah ! si seulement ça avait pu être un cimetière juif, on aurait eu une belle Une ! » Et pourtant, vois-tu, je ne suis pas spécialement le genre revanchard ou défenseur de la chrétienté assiégée. Je serais même plutôt du genre mollasson, bisounours, qui préfère encore construire une entente que dénoncer des défaillances… Je me refuse à rester dans une conception défensive du christianisme. Dans une certaine mesure. Que nous venons donc d’atteindre à Bagdad.

Le fait divers français que j’évoque est totalement anecdotique face au drame des catholiques irakiens. Mais sa perception est révélatrice, à son échelle, de l’accueil qui sera ensuite fait à des événements d’une toute autre ampleur.

Peut-être le massacre de Bagdad va-t-il enfin réveiller quelques consciences ? Il semble tout de même que médiatiquement la sauce « prenne » un peu (mon Dieu ! quand je pense qu’on en vient à en parler en ces termes…), mais que les réactions ont été longues à venir et timorées, dans les premières heures ! Et de toute évidence, l’info n’intéresse pas encore tout le monde ; il doit y avoir plus urgent et plus crucial.

Que Rue89 considère que cette info n’en est pas une, qu’on se fout royalement du sort des chrétiens (de toute façon, c’est de loin la religion la moins persécutée dans le monde, n’est-ce pas ? et puis les croisades, l’Inquisition, la capote, toussa…) et que ce qui est intéressant c’est d’analyser la politique nazie réac du Vatican, c’est son droit. Après tout, pourquoi s’intéresser à de petits détails quand on côtoie de grands drames humains, tels que le refus de l’accès des femmes à la prêtrise ? Finalement, Rue89 a bien le droit de faire comme presque tout le monde et s’en foutre. Non, ce qui est indécent, c’est de mettre de tels articles en Une quand un carnage pourrait être l’occasion de mettre en lumière le sort d’une population abandonnée à son malheur, à son exil forcé… à sa mort. Quand en fait on pourrait aussi décider d’informer, à la place.

Le problème avec les pisse-copies, ce n’est même pas seulement que certains prennent leur propre vessie pour une lampe tempête ; le problème, c’est que parfois – Dieu sait comment – il y en a qui se mettent du caca plein les yeux.

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13 réflexions sur “Le pape a un bonnet rouge, et Rue89 des oeillères

  1. Je me fais plein de réflexions après ce massacre.

    – Hier soir, j’ai voulu regarder comment, et surtout à quel moment serait abordé ce carnage dans les JT… Résultat : c’était en Une sur la 3, c’était abordé en troisième sur France 2 (après le terrorisme en Grêce et au Yemen), et on a eu droit sur TF1 à une simple brève, même pas un reportage ! Juste 20 secondes d’images commentées par Roselmack (http://videos.tf1.fr/jt-20h/le-20-heures-du-1er-novembre-2010-6122934.html, à 12:50).
    A voir un tel mépris, une telle indifférence, je me dis que je suis bien naïf (ou bien lâche) de ne pas réagir plus fortement lors des petits faits divers anti-chrétiens à deux pas de chez moi, quand le tabernacle de mon église a été fracturé pour voler un ciboire (sans les hosties, ouf !), ou quand des tombes du cimetière à 100m de ma maison ont été profanées, encore une fois par des déséquilibrés. Et je me dis que l’AGRIF et consorts n’ont peut-être pas toujours tort de crier leur colère et de porter ce genre d’affaires devant les tribunaux…

    – En même temps, des attentats qui font une cinquantaine de morts en Irak, il y en a toutes les semaines… Alors pourquoi celui-là nous touche-t-il plus ? OK, on se sent proche des chrétiens qui meurent plus que des autres par communautarisme. Mais peut-être pourrions-nous aussi penser à tous les autres, qui, même s’ils n’ont pas la chance d’être chrétiens, meurent quand même. Est-ce qu’on prie pour eux, chrétiens ou pas, de temps en temps ? Ou sommes-nous tellement désespérés, désabusés face à cette violence et à notre impuissance, que nous ne pensons même pas à eux ? Dans ce cas, le martyre de nos frères chrétiens irakiens peut-il au moins servir à améliorer cela ?…

  2. Tout vrai de ce que dit Edmond.

    Tour vrai aussi de ce que dit Goéland ….

    Et même s’il ne faut pas condamner les gens, force est tout de même de constater que certains mènent la guerre contre les chrétiens. Dans certains pays arabes, c’est évident, dans d’autres, c’est plus rampant.

    Chez nous c’est une désinformation massive et hargneuse.

    Je me demande parfois si les écoles de journalisme n’enseignent pas toutes les techniques de formatage des esprits…

  3. @ Goéland : Nous ne sommes pas seulement choqués parce que les victimes sont des chrétiens. Évidemment, ça nous rend sensible à leur sort plus particulièrement, mais il y a un autre élément profondément révoltant dans cette histoire : ils ont été pris en otages dans une église, pendant une messe, à la veille de la Toussaint. Un lieu de paix, une cérémonie qui dit l’amour gratuit de Dieu pour tous les hommes. Et une fête à la symbolique très forte et belle, même si on l’oublie trop souvent…
    Ça ne doit pas effacer dans nos prières les autres victimes, chrétiennes ou non, en Irak ou ailleurs. Mais il y a quelque chose de réellement révoltant dans ce carnage-là.
    Et il suffirait de mettre en parallèle les réaction « prudentes » que l’événement a généré avec (au hasard) les condamnations unanimes et empressées de ce pasteur américain qui voulait brûler le Coran le mois dernier pour mesurer que quelque chose cloche dans notre système médiatique. (Quand je dis « médiatique », je ne parle pas ici des journalistes, mais de tout notre système de communication.)

    @ Pourquoisecompliquerlepseudo ;) : Les écoles de journalisme n’enseignent pas particulièrement des techniques de formatage, mais ce qui est paradoxal c’est qu’on y inculque une sorte de « feu sacré » du métier qu’on retrouve ensuite trop peu souvent dans la presse. Cette estime très haute qu’ont les étudiants de la mission d’information du journaliste, je me demande parfois où elle passe. Peut-être que ma boutade de « real journalism » n’est pas si idiote que ça, en fait…

  4. Le nouveau concept de la laïcité en action : être laïc aujourd’hui c’est être islamophile et anti-chrétien.

    Il est peut être dérangeant de rappeler que la laïcité au sens où nous l’entendons (séparation de l’église et de l’état, liberté de culte, confinement de la croyance à la sphère privée) n’ a pû appaître et s’épanouir que sur des terres « chrétiennes ».

    Un nouvel exemple de désinformation orientée…

  5. @ Marescot : ce n’est pas un nouveau concept en France. Depuis les colonies (et sans doute bien avant), c’est comme cela : on fait tout pour que les musulmans soient les alliés de la France, et on se fiche des chrétiens (quand on ne leur tape carrément pas dessus).

  6. Effectivement, il y a un vrai problème…
    Mais rejeter l’ensemble du problème entre les médias et l’église sur un des plus petits journal en ligne, c’est un peu facile, non?

    Il faut pas oublier que le vatican n’a pas communiquer efficacement et utilement depuis des années, ce qui n’incite pas les journalistes du monde entier à aller chercher de la vrai info.

  7. J’ai beaucoup aimé ce billet, et pourtant, je suis agnostico-protestant ;-)

    Concernant la perte du feu sacré par les journalistes (qu’on ne peut pourtant pas plus mettre tous dans le même panier que les chrétiens ou que les porteurs de bonnets rouges), il y aurait beaucoup de choses à dire, mais par rapport aux commentaires sur les écoles de journalisme… j’ai de plus en plus l’impression qu’en France, on enseigne, dans les écoles, un métier qui n’existe pas vraiment, qui ne tient pas cinq minutes quand on passe au terrain. Ce qui peut provoquer pas mal de crises de foi en sa profession.

  8. @ Olivier : Faut pas exagérer, je ne rejette pas « l’ensemble du problème entre les médias et l’église sur un des plus petits journal en ligne » ! Et quand bien même je le ferais, la différence de poids entre ce blogue et Rue89 ne ferait certainement pas du site une cible « facile » pour moi !
    Je pointe un mépris affiché, non pas dans un article, mais dans une ligne éditoriale et les choix qu’elle pose, je ne fais pas non plus une dénonciation globale à travers Rue89. Et en la matière, la question de la communication du Vatican, si elle est réelle concernant bien des sujets, est absolument hors de propos : le Vatican n’a rien à voir avec ça, on parle d’un drame qui devrait même dépasser toute question religieuse.

    @ Raph : Mais les agnostico-protestants ont parfaitement le droit d’aimer ou non un billet ! On m’a même dit que certains parvenaient à réfléchir par eux-mêmes… ;-)
    Je pense que cette idée de l’enseignement d’un métier (j’ai d’abord écrit « une religion » : magnifique lapsus !!) qui n’existe pas est très juste, il y a effectivement quelque chose, un idéal, qui est donné aux étudiants journalistes et qui ne correspond pas à la réalité de la pratique. Le nombre de crises de foi (tiens, encore du vocabulaire religieux) dans la profession vient aussi probablement de là. Merci pour cette piste de réflexion !

  9. @ ceux qui disent que non, c’est pas les journalistes qui sélectionnent l’info pour lui faire dire ce qu’ils ont décidé de lui faire dire parce que ça se vend mieux :
    Sida, homosexualité, pédophilie : « Je vous dois quelques explications », par Mgr Léonard http://goo.gl/3pP86
    où on déterre une page d’un livre vieux de 4 ans en tronquant l’essentiel (les exemples), en questionnant très lourdement avec des mots piégés, et en s’attardant volontairement sur un mot dont la plupart des gens ne connaissent pas le sens -sans l’expliquer, surtout- pour à la fin faire dire à cet évêque l’exact contraire de ce qu’il démontrait dans l’interview!

    On le sait bien, que la presse est sous … pression parce que plus personne ne veut de leurs infos payantes, puisque maintenant les gens s’informent gratuitement (et avec la qualité qu’ils désirent), sur internet, et que les responsables ne vont jamais laisser passer une info qui ne ferait pas vendre, et que même les journalistes consciencieux sont obligés, pour garder leur job, de rentrer dans ce déballage de pourriture! On leur en veut même pas, à eux, on ferait sans doute pareil; mais on peut critiquer ce mécanisme et les gens qui en sont responsables, qui, au lieu d’aller dans le sens de la qualité, enfoncent encore plus le journalisme.

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