Car tu es un homme, mon frère

De rien

Si tu vois s’effondrer ce corps qui est le tien
Et te trahir ces mains qui furent alliées,
Ou se sceller la langue hier aux cent refrains
Sans cesser de t’émerveiller ;

Si, sur ce long chemin que tu sais sans retour,
Si tu peux rendre grâce et pas rendre les armes,
Et, face à tes enfants, être enfant à ton tour
Dans la douleur et dans les larmes ;

Si tu vois que ta force est dans cette faiblesse
Et que, plus que les mots que tu ne sais plus dire,
Cette main dans ta main, en ultime caresse,
Est la seule chance à saisir ;

Si, toi qui as souvent tonné de mille orages,
De ton souffle coupé tu permets qu’en ce lit,
Passion, langueur de temps, aient raison de ta rage,
Pour apaiser chaque aujourd’hui ;

Si tu peux t’incliner comme, foulée, fait l’herbe
Et sur tes horizons mettre un point à la ligne,
Si tu sais délaisser tes désirs, ta superbe
Sans jamais cesser d’être digne ;

Si tu peux appeler victoire ta défaite
Et placer ton courage où certains ont l’orgueil,
Renonçant à ce que ta volonté soit faite
Comme on porte son propre deuil ;

Sache que, quant à moi, je me tiendrai tout près
Pour te donner à boire ou te parler encore ;
Pas par pitié : jamais ! simplement je saurai
Que c’est ainsi que je t’honore ;

N’écoute pas tous ceux qui ne verront en toi
Que l’épave brisée d’une vie en calvaire
Pour qui – vite ! – la mort serait le dernier droit :
Car tu es un homme, mon frère.

*

C’est parti d’une idée soufflée par un titre de billet de Pneumatis (d’ailleurs, il la pousse un tout petit peu plus loin à la fin, mais je n’ai en fait lu le billet qu’après avoir écrit ce texte)… je me suis dit qu’on devait pouvoir creuser ce sillon-là un petit peu. Comme les plus perspicaces l’auront remarqué, je me suis donc très librement inspiré de If, de Rudyard Kipling, et plus précisément de la fameuse traduction française d’André Maurois, au moins pour la forme.

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39 réflexions sur “Car tu es un homme, mon frère

  1. Cette question de l’euthanasie et du suicide assisté fait partie de nos débats ici aussi au Québec, notamment avec la création d’une commission « mourir en dignité », la dignité ici étant celle de pouvoir choisir le moment et le comment de sa mort… Des soirées d’information et de sensibilisation ont lieu dans les milieux chrétiens surtout. Je vais proposer d’utiliser votre « poème » lors de ces rencontres. Merci.

  2. Super ! En fait, tu ne croyais pas si bien dire : c’était bien mon idée de départ. Je ne me suis juste pas senti capable de la mener à terme, alors j’ai revue mon objectif à la baisse. Tout le monde n’a pas l’incroyable talent d’Edmond Prochain ! (tu devrais passer à la télé).

  3. J’avais vu la référence, mais c’est pas du plagiat…c’est juste canon ! Chapeau, Edmond. Pour le fond, comme pour la forme ; pour l’ « esprit », donc…

  4. Dites-le avec des fleurs. la poésie a une force tellement évocatrice, désarmée et puissante qu’elle touche souvent très juste. Bravo.

  5. Merci bien pour ces si justes alexandrins
    Qui, dans leur profondeur, expriment ma douleur
    Qui, jusque dans leur rime, expriment mon refrain,
    Qui aussi, de leur lame, ont consolé mon cœur.
    Merci

  6. Je relis mon com’, le mot « plagieur » est ici à titre humoristique, j’ai été trop sec. J’aimerai bien plagier comme Edmond. Et il a suffisamment démontré par le passé qu’il n’avait nul besoin de s’appuyer sur des poètes célèbres pour produire des textes impressionnants, c’est pour ça que je me suis permis cette pique qui est avec le recul, probablement déplacée.

  7. @ Jocelyn : Je suis flatté… Mais en tout cas : bon courage, parce qu’il y a du boulot chez vous aussi, effectivement !

    @ Pneumatis : Eh bien, eh bien… dommage quand même que tu ne sois pas allé au bout, j’aurais été curieux de voir le résultat. Cela dit, incroyable talent je demande quand même à voir parce que ça m’a demandé un gros temps de boulot, quand même !! (Heureusement que c’était une journée pleine de « temps morts incompressibles », d’ailleurs.)

    @ 100choses, M., leftfooter, arnaultre et Marie : Merci ! :-)

    @ Polydamas : T’inquiète, j’avais bien compris l’idée en ce qui me concerne. Et puis, même : je ne risquais pas de me sentir accusé de plagiat, parce que je citais quand même assez largement toutes mes sources ! Merci pour le commentaire, en tout cas… Une fois de plus, je suis flatté.

  8. Merci…
    Je n’avais pas pensé à la question de l’euthanasie, mais simplement à ceux, si vieux, si vieilles, que j’essaie « d’honorer » chaque jour (mais bien pauvrement…).
    Chaque phrase est si juste, si vécue…
    Bref, pour la première fois, tu m’as arrachée des larmes !
    Merci…

  9. @ Polydamas : il faudrait plutôt dire d’Edmond qu’il est un pasticheur de talent. Autant le plagiat est condamnable et facile, autant le pastiche est un exercice de haut vol à admirer.
    Bravo Edmond ! Et merci.

  10. Tu m’a fais chialer, Ducon ! T’étais planqué dans la chambre, pendant les dernières heures de mon père, ou quoi ? Merci.

  11. La classe… Tous mes compliments. J’aime particulièrement le clin d’oeil à La Fontaine. Je me demande s’il y en a vers d’autres auteurs, que j’aurais ratés ?

  12. Merci pour ce texte magnifique! Merci pour ce blogue: à chaque fois c’est un plaisir de le parcourir! C’est vraiment du beau travail! ^^
    Ps: j’ai beaucoup aimé aussi l’article: « la jeunesse répond espérance » c’est trés juste!! :) et c’est une bonne leçon à appliquer au quotidien!!
    En bref que des compliments! WELL DONE! ;)

  13. @ Cath+ : Vu le mail que tu m’as envoyé hier, l’idée du moment ou tu découvrirais ce billet m’a – je l’avoue – effleuré l’esprit une fois ou deux pendant que je l’écrivais… Content que tu t’y retrouves, donc. C’est toujours un peu délicat, parce qu’on part d’une expérience extrêmement personnelle en se demandant de quelle façon elle pourrait bien rejoindre l’autre. Cela dit, on finit quand même par observer que, paradoxalement peut-être, ce qu’on a de plus personnel, unique et intime est bien souvent ce qu’on a de plus en commun avec ceux qui nous entourent. À croire parfois que plus une chose est personnelle, plus elle est universelle !

    @ Vianney : Merci, vraiment. Curieusement, j’ai longtemps admiré les auteurs de pastiches en me demandant comment ils s’y prenaient… Et il m’aura fallu ce blogue pour essayer occasionnellement l’exercice ! Au final, j’y prends sérieusement goût, je crois. C’est vraiment un « jeu » qui m’amuse et me stimule intellectuellement !

    @ Rodolphe : J’ai pas voulu te faire chialer, ça c’est sûr… Mais tu me crois si je te dis que je me suis mis moi-même dans un drôle d’état hier en écrivant ce truc ?

    @ Gwynfrid : Ben, il y a une référence au Notre Père, mais je crois bien qu’on peut difficilement la manquer, pour le coup… J’ai pas spécialement cherché à déployer l’intertexte, donc à moins que des références s’y soient glissées inconsciemment (ce qui est parfaitement possible), il me semble que c’est tout.

    @ux autres : Merci pour vos messages. Ce texte me tient à coeur, alors ils me touchent…

  14. Sceptique en début de lecture parce que le texte de Kipling me tient à coeur, je te tire en fin mon chapeau et t’applaudirais bien des deux mains.
    Très beau détournement. Bravo.
    Je repasserai te lire pour la peine.

  15. Je viens de relire cette phrase de Mère Teresa qui correspond tant à l’espoir de ton message … et à l’expérience de certains : « J’ai expérimenté un paradoxe; si vous aimez jusqu’à la douleur, il n’y a plus de douleur, seulement plus d’amour. »

  16. Tu permets que je le garde dans un coin de PC, voire le diffuse, voire l’imprime à 5000 exemplaires, le placarde à tous les coins de rue, voire l’envoie à tous les députés d’Europe ?
    Avec ton nom dessus, bien sûr ! ;)

  17. Le poète que je suis te tire son chapeau ! C’est beau, bien rythmé, ça sonne juste et ça touche là où c’est sensible… Tout en véhiculant des idées fortes, ce qui manque parfois à ma propre écriture.
    « Si tu vois que ta force est dans cette faiblesse » : une référence inconsciente à St Paul ?
     » Cela dit, on finit quand même par observer que, paradoxalement peut-être, ce qu’on a de plus personnel, unique et intime est bien souvent ce qu’on a de plus en commun avec ceux qui nous entourent. À croire parfois que plus une chose est personnelle, plus elle est universelle ! » : oui, c’est un paradoxe de la poésie que j’expérimente fréquemment (dans ce que j’écris comme dans ce que je lis). Le poète met dans ce qu’il écrit des choses très personnelles, une sensibilité propre, et parce qu’il le plie à une forme extérieure, codifiée, cela touche en fin de compte chacun au plus profond… De la même façon, plus je veux exprimer dans un poème quelque chose de personnel et intime, et plus je m’impose (pas toujours de façon préméditée) une forme métrique contraignante, qui semble donc s’opposer à la transmission de choses intimes et subjectives, toujours un peu floues…
    Bref, encore un bravo pour tes multiples talents, Edmond ! Voilà un serviteur qui ne se contente pas d’enterrer les pièces d’argent dans un coin… ^^

  18. Bravo, Edmond ! Je te trouve drôle, souvent trop long ( dommage ! ) parfois un peu « too much ». Mais aujourd’hui ton texte est tout simplement magnifique et colle à l’actualité sans être moralisant : c’est cela qu’il nous faut.

  19. Je ne sais plus en quelle langue vous remercier pour vos messages… alors, bon, voilà : merci encore.

    @ C.S. Indhal : Évidemment, l’expression renvoie à saint Paul ! C’est tellement limpide que je n’y fais même plus attention, à vrai dire, mais c’était bien l’idée.
    A part ça, la seule réserve que je mets à ton commentaire, c’est que la poésie n’a absolument pas le monopole de cette universalisation de l’intime. J’ai pu constater mille fois déjà que la prose (la vraie prose, celle qui rythme et balance comme de la poésie, mais sans le dire !) avait exactement les mêmes effets. Ce n’est pas tant la forme contraignante qui le permet, selon moi, que le cœur même des mots écrits – et de celui qui les trace. Et plus profondément, je crois fermement à l’importance de notre expérience humain commune. Nous sommes tous différents, mais pas toujours là où nous voudrions le croire !

    @ Goutte d’eau : D’un autre côté, comme je sais bien que je serai toujours « trop » quelque chose aux yeux de quelqu’un, je continue dans mon sillon en me fiant avant tout à mon intuition… Il faut croire qu’elle sait parfois être juste ! ;-)

  20. A diffuser sans modération auprès de nos élus avant demain!!
    Merci Edmond…ça me rappelle des moments très intenses vécus il y a quelques années et c’était tout ça!

  21. Merci pour ce beau touche qui évoque des souvenirs personnels encore très récents. Je me suis permis de le republier sur mon blog. Je fais un lien sur ce texte ainsi que sur votre site dans le menu de mes sites de références.

  22. toute cette question me touche énormément vu la situation actuelle du grand-père de mon mari… c’est vraiment beau ce que tu écris, comme toujours… l’art de parler de choses sérieuses avec légèreté, tendresse et poésie.

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