Gérard F. (ne connaît pas Mme E. Duval)

Clin d'oeil, De rien

Gérard F. n’est pas peu fier. Voilà quelques années qu’il fréquente ce bar, situé sur la place du village, entre l’église et la mairie, et sa fidélité est aujourd’hui reconnue : il a désormais droit à sa petite plaque en laiton, gravée à son nom, apposée sur le rebord du comptoir. Maintenant, il fait partie du groupe. On le reconnaîtra comme un « pilier », et il sera de bon ton en son absence de s’inquiéter : « Tiens, mais il est où Gérard ? »

Parmi les habitués, c’est le signe qu’on le l’oubliera pas. Que le patron aura toujours un petit mot pour lui. Que lors des discussions les plus vives, son avis aura plus de poids – lui qu’on écoute bien peu le reste du temps.

Pour Gérard F., ce n’est pas le signe d’une quelconque postérité. C’est juste son tabouret ; la trace des ses pieds dans la crasse au bas du comptoir. C’est l’honneur des hommes qui n’en attendent aucun : la reconnaissance des pairs, l’assurance de leur laisser quelques souvenirs de bons moments, de ne pas être personne à défaut d’être jamais quelqu’un. Et ça, Gérard F. s’en contente avec un petit sourire qui vaut toutes les revanches sur « ceux de la haute » qui le méprisent tant, croit-il.

Ben, tiens : un peu comme ces bigotes qu’ils regardent passer, le matin, avec Jean-Michel et Maurice, quand elles répondent à l’appel des cloches. Elles, c’est sûr qu’elles doivent bien les mépriser, puisqu’elles ne leur adressent même pas un regard. Elles vont rendre visite à leur Dieu – ou peut-être est-ce juste à leur curé, suggère Maurice avec un rire gras – comme on va visiter la tombe d’un proche : avec des mines d’enterrement, voire carrément habillées en noir pour certaines. Ce qu’en dit Gérard F., c’est que ces bondieuseries ne donnent pas tellement envie quand on regarde ces pauvres femmes.

Lui, il est bien allé un peu au catéchisme, mais faut pas trop lui en vouloir : avoir connu une guerre, ça ne vous fait plus jamais regarder un crucifié de la même façon. C’est pas contre elles, d’ailleurs, ni contre M. le curé qui passe les voir au comptoir de temps à autre, mais on ne peut pas avoir regardé mourir son meilleur ami avec « deux trous rouges au côté droit », on ne peut pas avoir contemplé cette expression d’effroi dans son regard au moment du dernier aller-retour de ses paupières sans nourrir quelques doutes sur l’existence (et a fortiori la bonté) d’un Dieu capable de laisser faire ce genre d’atrocités. C’est comme ça, mais il juge pas, hein ! Faut juste pas trop en demander à ceux qui sont revenus : les partis de la Grande Guerre auront cru à leur place. Eux, les entailles saignantes sur les statues des Jésus à jamais privé de reposoir, ça leur rappelle trop de choses.

D’ailleurs, le départ des camarades, ça l’a rendu un peu communiste. Il essaie aujourd’hui de construire sur terre quelque chose qui s’approcherait – oh ! pas d’un paradis, ça non ! – d’un endroit un peu meilleur. C’est sa façon à lui de répondre aux idées de son catéchismes, dont certaines lui plaisaient bien même s’il n’a pas toujours tout compris et que le curé peine encore à répondre à ses objections. Gérard F. n’est pas très fort avec Dieu, alors il essaie de ne pas être trop mauvais avec les hommes – comme il dit. Pour le reste, il avoue n’être sûr de rien et avoir vu trop de choses…

Ce que Gérard F. ignore, c’est qu’aujourd’hui l’une des saintes femmes qu’il aperçoit tous les jours et dont il ne connaîtra jamais le nom, Mme E. Duval, inaugure elle aussi une petite plaque en laiton. L’un a son tabouret, l’autre sa chaise attitrée ; et aucun des deux ne peut être informé de ce point commun improbable qui les unit sans doute pour l’unique fois dans leur vie.

Car Gérard F. ne connaît pas Mme E. Duval. A part ce médaillon gravé, ils n’ont rien en commun. Elle est une « bonne dame » ; il est un « brave homme ». Elle se présente avec un titre, l’initiale de son mari et un nom de famille ; il ne s’embarrasse pas de « M. », son initiale a lui est déplacée et on le connait surtout par son prénom. Rien de commun, si ce n’est cette fierté un peu rassurante d’avoir aujourd’hui leur place, de savoir qu’ils existent dans leur milieu et qu’on compte sur eux. Il faut croire que nous sommes comme ça : on commence par écrire son nom sur un registre, et on finit par le graver dans la pierre. Entre les deux, on s’applique à le faire inscrire autant qu’on peut. Certaines ont leur chaise, d’autres leur tabouret. Et de l’église, les douces bigotes peuvent murmurer quelques perfidies contre les piliers de bar ; au même moment, ils leur rendent bien la pareille.

Quand Mme E. Duval essaie d’être juste au travers de la prière et d’une application scrupuleuse des Dix Commandements, Gérard F. dit qu’il se méfie des commandements (surtout quand ils sont militaires) et que « ne pas faire souffrir les autres », ça lui suffit largement comme principe pour essayer d’être juste. Chacun à sa façon fait de son mieux pour faire le bien, même en s’y prenant souvent un peu mal. Il ne sait pas ce qu’il cherche ; elle pense l’avoir trouvé. Finalement, peut-être ont-ils plus de points communs qu’ils voudraient bien le croire ?

Ici bas, Gérard F. et Mme E. Duval ne se parleront jamais. Là-Haut, un jour peut-être, ils souriront en évoquant leurs petites plaques en laiton, gravées à leur nom.

*

Ce billet est une réponse amicale à celui-ci, de David Lerouge. Impossible à comprendre sans aller y faire un tour. Qu’il soit remercié pour les traits d’union qu’il m’a donné envie de tracer, même s’ils m’écartent de mes petites habitudes sur ce blogue… (Et aussi pour la photo d’illustration, qu’il a trouvée et préparée lui-même !)

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13 réflexions sur “Gérard F. (ne connaît pas Mme E. Duval)

  1. Très joli Edmond.
    Je suis contente de lire ici aussi la petite phrase qui terminait ton commentaire chez David, elle est vraiment bien trouvée et méritait sa place (oui, sa place à elle, mais sans plaque en laiton) dans un bel article.
    Bonne fête de la Trinité !

  2. J’aime le texte, les textes même et le lien qui vous lie entre vous…l’amitié, la Foi. J’ai un peu l’impression d’être une « voyeur » en vous lisant et j’aimerai aussi avoir ma « plaque en laiton » dans votre bande de copains sympa… ;-)
    Merci de tout vos échanges sympa et profond même dit sur un ton qui semble léger.
    C’est vrai que nous avons tous besoin de reconnaissance, d’être important pour quelqu’un. Une pensée pour tous ceux qui sont seuls aujourd’hui et qui se sentent abandonnés de tous.

  3. « donc, le grand blond, taillé comme une bûche s’appelait Robert. Et il avait soif. Le temps de l’apéritif commençait, têtes rentrées dans les épaules, bras fermés autour des verres, mentons offensifs. L’heure du rassemblement majestueux des hommes quand sonne l’angélus du village, l’heure de sentences et des hochements de tête, l’heure de la rhétorique rurale, auguste et dérisoire. (…) Robert venait de donner le coup d’archet, et chaque instrument se mettait aussitôt en place selon un ordre immuable
    -et je vais te dire mieux, annonça l’homme à sa gauche, ça donne pas seulement soif. Cela donne le tournis.
    -exactement.
    Adamsberg tourna la tête pour mieux voir celui qui avait la charge humble mais nécessaire de ponctuer, comme par un coup de basse, chaque tournant de la conversation. Petit et maigre, c’était le plus faible d’entre eux. Comme de juste, ici comme ailleurs;
    -celui qui a fait cela, énonça un grand vouté en bout de table, ce n’est pas un homme.
    -c’est une bête.
    – pire qu’une bête.
    -Exactement.
    Introduction du thème. (…)
    -pour moi, reprit Robert, c’est un jeune. Un obsédé.
    – Un obsédé, c’est pas forcément jeune.
    Contrepoint, lancé par le plus vieux de tous, celui qui tenait le haut bout de la table. Les visages se tournèrent, passionnés, vers l’aïeul.
    -parce qu’un jeune obsédé, quand ça vieillit, ça donne un vieil obsédé.
    -ça se discute grogna Robert.
    Robert avait donc le rôle difficile, mais également indispensable, du contradicteur de l’aïeul.
    -ça ne se discute pas, trancha l’aïeul, mais ce qui est vrai, c’est que celui qui a fait ça, c’est un obsédé.
    reprise du thème et développement. … »
    le café d’Harnoncourt, dans les bois Eternels, Fred Vargas, pp. 54-56… une vraie scène d’anthologie des relations complexes qui existent dans un café normand. il faudrait avoir lu ça avant d’entrer dans un troquet, surtout si par malheur on a pour marque page un ticket de métro.

  4. Merci les garçons: de chouettes instants de lecture chez l’un puis chez l’autre…et le regard d’Adamsberg et quelques mots de Reggiani en cadeau ;-)

  5. Je me pose la question : ne peut-on à la fois avoir sa chaise et son tabouret ? Sa place réservée au bistrot et à l’église ?
    Ne peut-on pas être alcoolique et chrétien ? Pilier de bar et pilier d’église ? J’en ai connu, j’en connais, de ces toxicomanes qui croient et prient bien plus que bien des dames patronnesses…

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