Cheval de naguère

Humeur(s)

Ce n’est pas souvent que je cède à l’envie de commenter ici un film. Pourtant c’est rarement le désir qui me manque de le faire ; et pour tout dire, l’idée de fermer ce blogue et d’aller en ouvrir un autre consacré au cinéma (sous un autre nom et le plus discrètement du monde, évidemment, sinon ce ne serait pas drôle) se fait parfois bien séduisante… Mais la flemme sait taire à temps cette improbable lubie. Enfin voilà. Tout ça pour dire que je suis allé voir le Cheval de guerre de Steven Spielberg et que j’en suis revenu avec quelques réflexions qu’un bref échange de tweets avec Tim Gerardin (suite à sa chronique du film ici) me pousse à livrer tout de même ici, ne serait-ce que pour mettre un peu d’ordre dans mes impressions de sortie de salle.

Je dois d’abord préciser que, pour ce qui concerne Spielberg, je n’ai aucune espèce d’objectivité. Pour ne pas dire que je suis à la limite de l’aveuglement, et que je serais certainement bien en peine de détester un de ses films, tant sa maîtrise classique et la virtuosité de sa caméra me donnent à chaque fois plus d’occasions de m’émerveiller que d’être déçu par les niaiseries ou les facilités qui viendraient éventuellement entacher l’écran. (La phrase précédente n’est pas complètement valable concernant Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, mais ça c’est entièrement la faute de George Lucas).

Allons-y, donc : il y a mille ravissements à trouver dans Cheval de guerre : des cadres à tomber par terre, des travellings ascendants à faire pleurer n’importe quel grutier, des lumières merveilleusement découpées, de très bons comédiens, aussi, qui hélas ne restent jamais assez longtemps pour qu’on puisse totalement en profiter… et John Williams, éternellement John Williams, même si je le préfère encore dans ses jeux jazzy que dans ses envolées orchestrales. D’ailleurs, le compositeur restera une excellente raison d’aller voir des films de Steven Spielberg même quand ce dernier ne ferait plus que des bouses en scope : ses films sont aujourd’hui la seule façon de profiter encore de ce compositeur sur grand écran. Ce n’est pas la plus mauvaise raison d’y aller, même si c’est pour être, comme ici, « déçu en bien » par le film.

Car il y a aussi un certain nombre de déceptions, dont un plan séquence amorcé avec le cheval qui parcourt une tranchée et brutalement arrêté sans raison apparente n’est pas la moindre. On a connu le réalisateur moins timide sur ce type de morceaux de bravoure (même si c’est en trafiquant des raccords invisibles, ce qui semblait assez facilement réalisable dans cette atmosphère nocturne).

On ne remerciera jamais assez Steven Spielberg, en revanche, de nous avoir épargné le double écueil du « film-à-animal » : d’abord, un anthropomorphisme qui aurait été hors de propos (les sentiments du cheval nous sont étrangers, hermétiques, et c’est tant mieux) ; surtout, une leçon lourdingue sur l’animalité de l’homme contre l’humanité de l’animal. Il y avait pourtant de quoi, vu le cadre choisi…

Parlons d’ailleurs un instant de la Grande Guerre, qui est l’autre sujet du film. Je ne sais pas s’il faut s’en étonner (autrement dit, je suis sûr que non), mais il semble bien que la Première Guerre mondiale s’impose sur les écrans comme le cadre privilégié, pour les cinéastes, de la mort de Dieu, ou en tout cas d’une forme de fin de la foi. C’est probablement historique, mais le cinéma ne cesse de le rabâcher : le conflit a comme porté un coup fatal à la foi en Dieu, là où le suivant salira surtout lourdement la foi en l’homme, pour ne plus rien laisser à la civilisation occidentale qui tienne encore debout… On se souviendra peut-être de cette image terrible dans l’ouverture d’Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet (oui, je sais), avec un calvaire dont le Christ était détaché, comme balayé lui-même par l’horreur du conflit. Ici, on retrouve le temps d’une séquence froide (et, immédiatement après, humainement miraculeuse) un soldat anglais qui traverse le champ de bataille en marmonnant le psaume 23, si cher aux anglo-saxons : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d’herbe fraîche il me fait reposer… » Dans ce paysage fantomatique qu’il traverse, l’ânonnement ressemble à un faible murmure qui ne peut rester que sans écho, l’invocation semble vaine tant tout vient précisément à manquer sur cette plaine de mort et de barbelés.

La mort, soit dit en passant, est abordée à l’écran d’une façon paradoxale : la violence du conflit est certes présentée, mais presque toujours tenue à distance. Le symbole qu’on en retiendra, c’est évidemment la scène d’exécution cachée par les pales du moulin. Comme une pudeur étrangement déplacée alors que le scénario est à ce moment d’une rare cruauté avec ses personnages. Plus étonnant encore, cette scène aurait pu servir de référence à la scène de la station service dans Super 8 (de J.J. Abrams)… si l’hommage n’avait pas, ici, précédé le film ! On se retrouve pourtant exactement dans la même logique : le monstre que le réalisateur cherche à cacher – à l’ancienne, comme dans ces bons classiques qui nous faisaient frissonner autrefois – c’est la guerre. Et voilà une clé du film : Spielberg, en se focalisant sur le cheval, passe deux heures trente à nous dissimuler le conflit, jusqu’à ces scènes de course folle dans les tranchées (et encore). Mais l’effroi que l’on devrait peu à peu ressentir prend mal, car le style même du long métrage ne correspond plus vraiment au public d’aujourd’hui, qui n’a plus l’habitude de ces grandes histoires chapitrées avec des fondus au noir.

C’est d’ailleurs un sentiment particulièrement étrange que j’ai ressenti en plusieurs endroits du film : cette impression diffuse de le voir en VF, alors que la séance était bien évidemment en VO. C’est – me semble-t-il – la toute première fois qu’une telle impression m’assaille au cinéma. D’où vient-elle ? je ne sais pas vraiment, même si j’ai une vague idée des causes. L’une des forces de Spielberg, on le dit et on le répète, c’est de continuer à faire un cinéma « à l’ancienne » (exception faite de Tintin, évidemment, et mettant encore une fois de côté l’excès stylistique d’Indy 4) : grande épopée, lumières teintées de classicisme, tournage sur pellicule 35mm (oui, ça se voit vraiment, quoi qu’en disent les défenseurs du tout-numérique), montage analogique… Sauf que voilà : il arrive un moment où l’insistance sur une certaine façon de filmer telle qu’on la pratiquait il y a encore deux ou trois (ou plus) décennies, où l’accumulation de chromos hautement spielbergiens (les traversées d’écran sur fond de lumière, les gros plan de découverte sur le visage d’un personnage, les fenêtres, les pudeurs stylistiques pour dissimuler au mieux la barbarie, etc.) finissent par donner à l’ensemble une petite odeur de naphtaline, une légère résonance mate de toc, à l’image (si j’ose dire) de ces sabots qui claquent un peu trop fort hors champ et en stéréo.

Certes, ce toc-là nuit à l’émotion, il manque un souffle épique véritable à cette fresque où un cheval nous fait traverser la Première Guerre mondiale au gré de ses changements de propriétaire successifs (des fermiers du Devon, un jeune officier britannique, deux adolescents déserteurs allemands, un grand-père et sa petite fille en France…), certes, les scènes où l’on sent bien que le scénario aimerait nous faire rendre les larmes ont plutôt tendance à nous laisser de marbre, mais c’est aussi l’honneur du film que de se donner suffisamment de hauteur pour ne jamais céder au chantage à l’émotion. En la matière, c’est une réponse magistrale à Extrêmement fort et incroyablement près, sorti justement cette semaine (et loin d’être mauvais, même s’il tire sur la corde sensible avec un hummer). Cheval de guerre pourrait presque être un hommage à un cinéma vieillot qui ne se la jouait pas encore mélo. Il n’y a qu’à voir la pudeur, par exemple, avec laquelle le grand-père interprété par Niels Arestrup vient soulever un point d’interrogation tragique à la fin (je ne raconte volontairement pas la teneur de cette scène) : là où mille cinéastes auraient enfoncé le clou, Spielberg préfère baisser les yeux, et on l’en remercie.

On entendra encore, ici et là, que Spielberg nous rejoue son Peter Pan personnel avec un nouveau film pour enfants ; mais c’est probablement faux. Le cinéaste, après être passé par une période très adulte au début des années 2000, n’est pas retombé complètement en enfance. Son Cheval de guerre est plutôt un film pour préado… mais le préado qu’on a pu être et qu’on garde en souvenir : celui des grands sentiments, des grandes amitiés et pourtant du début d’une certaine forme de gravité. Celui qui rêvait encore devant L’Étalon noir et commençait à verser des larmes en cachette devant La Liste de Schindler.

Ce qui ne fonctionne pas bien dans Cheval de guerre ? J’aimerais croire que ce sont d’abord les goûts du public, qui n’ont cessé d’évoluer. Steven Spielberg devrait pourtant le savoir : on ne révolutionne pas impunément la mise en scène et la caméra avec un Tintin pour revenir la même année avec un grand film old school. Dommage, sans doute, parce que ce même film aurait été une très grande réussite dans les années 1970 ou 1990. Aujourd’hui, à l’heure où l’on veut à la fois de l’ultra-intimiste et du bigger-than-life, c’est presque un film trop grand pour son époque. Mais pour ce qui concerne Spielberg, je suis toujours à la limite de l’aveuglement.

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8 réflexions sur “Cheval de naguère

  1. @edmond :
    -beau commentaire de film. Tu devrais en faire plus souvent. ça tombe bien « expendable 2 » sort au mois de Mai (avec Stallone, Schwarzeneger, bruce willis, Jason Statham, jet li, Dolph lungren, Jean claude Van damme, randy couture, steve Austin, chuck norris, christian slater, christophe lambert…). J’ai hâte de lire ta critique !
    -En ce qui concerne ta critique, je suis moins puritain que toi vis a vis de spielberg : j’arrive à ne pas aimer tous ses films, par contre J Williams, ou trouver du mauvais dans son œuvre musicale (entre star wars, les dent de la mer, indiana jones, jurassic park, harry potter pour ne citer que les plus connus).
    -C’est vrai que Spielberg film à l’ancienne (35mm et tous ça et oui ça se voit la différence avec le numérique), mais en France (cocorico), il y a des mecs qui font des films encore plus à l’ancienne et même qu’ils gagnent des oscar avec.
    -Pour en revenir à ta conclusion, je suis plutôt d’accord : j’aurai surement été tenté il y a 10 ans par ce film, mais là, il me tente moins (et pourtant je ne supporte pas la 3D, ça donne mal à la tête : même les film 3D, je vais les voir en 2D quand c’est possible).

  2. Mais, mais… un film n’est pas fait pour n’être regardé que l’année de sa sortie !

    La seule question qui vaille : Il est bon ou il est pas bon ??? :-)
    (en ce qui me concerne, justement, le critère le plus important, c’est qu’on s’en souvienne encore dans un ou deux siècles, voire plus…)

  3. @ FX : Non, je ne commenterai pas « Expendables 2 ». C’est hors de question : n’insiste pas !
    Concernant « The Artist », en revanche, tu te trompes : c’est un film qui n’a pas été tournée avec les moyens de l’époque, mais avec des moyens d’aujourd’hui (il a même été tourné en couleurs, c’est dire !).

    @ Thierry : Le gros avantage de ce critère des deux siècles, c’est qu’il permet d’écarter absolument tous les films de l’histoire du cinéma. Pas con…!
    Et comme pour toute œuvre, la question du « bon » ou « mauvais » n’est pas totalement pertinente. Il y a des grilles qui permettent d’en juger, mais la réception est évidemment liée à l’époque à laquelle l’œuvre est vue… Un peintre réaliserait la Joconde aujourd’hui, après des siècles d’histoire et d’évolution des courants et des techniques, ça n’aurait pas grand intérêt. La question de l’époque n’est pas la seule à prendre en compte, mais elle a sa valeur réelle pour l’évaluation d’un film.

  4. Ben moi j’avoue que l’affiche trop surannée ne m’a pas donné envie d’aller voir le film.
    Par contre je ne peux m’empêcher en passant devant (l’affiche) et en lisant la judicieuse mention « Tout le cinéma de Spielberg résumé en un seul film », de m’imaginer des dinosaures poursuivant un extra-terrestre à chapeau en pleine guerre mondiale.

  5. @BN : moi aussi, j’aime énormément les livres de Michael Morpurgo!
    Je ne sais si cheval de guerre est fidèlement porté à l’écran, les films trahissent souvent les auteurs, mais la critique d’Edmond me donne vraiment envie de le voir, car je suis très Old Scool dans mes goûts cinématographiques…:)

    La suite de cheval de guerre est d’ailleurs « le secret de Grand Père » ;-)

  6. Merci pour ce commentaire.
    Pas mauvaise l’idée de lancer un autre blog exclusivement ciné.
    Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce film. J’admire énormément Spielberg mais pas forcément tous ses films…
    Je n’ai pas eu la même réflexion lors de la scène du soldat qui traverse le no man’s land en récitant le psaume. Déjà, je jubile intérieurement dès qu’on trouve aujourd’hui dans les films des références à Dieu qui ne soit pas malsaines et accusatrices. Ensuite, il me semble que la réponse à cette supplication se trouve justement dans le courage du soldat qui continue d’avancer vers le cheval, et surtout dans la scène qui les soldats ennemis fraternisent pour un temps (ce qui n’est pas sans rappeler Joyeux Noël).

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