Le blogue d'Edmond Prochain

11 septembre 2010

"Laissez passer l’homme libre"

Classé dans : Actu — Edmond Prochain @ 8:54
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Le chant des moines. Pour seule ponctuation. Comme seule envolée musicale et précieuse légèreté. D’un bout à l’autre : plus encore qu’une histoire qui se déroule, il nous est donné de sentir battre un chœur d’hommes. Voilà, j’ai vu le film de Xavier Beauvois.

C’est étonnant, d’ailleurs, comme après en avoir parlé dès le mois de mai et l’avoir attendu très impatiemment j’ai pu y aller avec la certitude très forte que j’allais être déçu. J’ai été comblé, et j’ai pleuré d’une émotion où se mêlaient la joie et la peine. Et quand la lumière s’est rallumée – chose que je n’avais encore jamais vécue dans un cinéma – le silence a continué de flotter sur une salle en état de grâce. Pour un peu, j’aurais fait un signe de croix au moment de sortir. Eh ! quoi ? Je n’ai pas assisté à un spectacle, j’ai prié pendant un film. Vraiment.

Qu’on vienne donc me dire que le catholicisme, que le christianisme est mièvre… Ceux qui auront vu Des hommes et des dieux ne le pourront plus. Sans compter qu’au-delà de la radicalité du don de ces hommes (difficile de mieux montrer que ne le fait le réalisateur à quel point le don d’eux-mêmes aura été lucide, gratuit et "plein"), le film parvient à toucher certaines vérités si profondes qu’on s’étonnerait presque que Xavier Beauvois ne soit pas croyant.

La prière, par exemple. A aucun moment les moines de Tibhirine ne sont présentés dans un élan mystique ou simplement "méditatif", dans la plus pure imagerie des "spiritualités" tellement à la mode aujourd’hui. Au contraire. Leur prière est rêche, pauvre, balbutiante, gémissante, froide, et pourtant d’une grâce, d’une communion, d’une chaleur inouïe dès lors qu’ils chantent ensemble les offices. Le fameux chant des moines dont je parlais tout à l’heure – quelle belle idée d’en avoir fait le seul champ mélodique ! Dans leur bouche, sous nos yeux, les cantiques ont une intensité et un poids qui leur redonne la hauteur et la profondeur que, nous catholiques, nous risquons parfois de perdre de vue. Je garde spécialement à l’oreille ces complies bouleversantes de confiance :

"Sauve-nous Seigneur quand nous veillons ; garde-nous Seigneur quand nous dormons ; et nous veillerons avec le Christ ; et nous reposerons en paix."

Combien de fois l’ai-je chanté ? Combien de fois prié comme je l’ai fait durant cette séance ?

Un autre point saisissant, c’est le cheminement intime de chacun. Voir tour à tour, dans les yeux des moines, les doutes, les joies, les espérances, les déceptions, l’audace, la paix… et cette peur nouée au fond de leur ventre, c’est incroyablement marquant. On parle beaucoup du fameux dîner final, et c’est vrai qu’il est remarquable, notamment à cet égard : on y passe du sourire aux larmes, de l’angoisse à la paix. Dans ce sens et dans l’autre, tout se mélange. De ces itinéraires intimes, on retient spécialement celui de Frère Christophe. Et, évidemment, celui de Frère Luc, interprété par un Michael Lonsdale touché par la grâce. Est-ce sa foi qui lui a fait donner à son personnage autant de force et de légèreté, ou était-il ainsi dès le scénario ? A l’image, Frère Luc brûle la pellicule d’une incandescente sainteté, équilibre quasi-parfait entre l’émerveillement de l’enfant et la sérénité du vieillard. La scène où il explique au Frère Christian qu’il n’a pas peur de la mort parce qu’il est "un homme libre", avant d’ajouter tel un enfant qui joue : "Laissez passer l’homme libre", est magnifique de simplicité.

Paradoxalement, Lambert Wilson est moins bon alors qu’il avait le rôle a priori le plus intense à mes yeux : celui de Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine. La faute sans doute à une interprétation pas encore assez dépouillée, notamment quand il célèbre l’eucharistie (je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver faux) et quand il chante (trop mobile). Mais je pinaille, car il sait aussi nous révéler avec une grande sincérité les tourments et l’amour insondable de cet homme.

Je reviens enfin sur le titre. Autant le dire : je ne l’aimais pas trop. Ce que j’y pressentais de dialogue/lutte entre les religions ne me plaisait pas . Il s’avère que j’avais tort. Peut-être Xavier Beauvois avait-il réellement l’idée de suggérer une coexistence de deux dieux : celui des musulmans et celui des chrétiens. Mais l’extrait du Psaume 81 (82) qui ouvre le film vient éclairer ce titre d’une toute autre lumière :

"Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! Pourtant, vous mourrez comme des hommes ; comme les princes, tous, vous tomberez."

Les voilà, nos moines, si fortement configurés au Christ jusque dans leur sacrifice, non pas choisi mais consenti, devenus par le Christ des dieux, tels les enfants de Dieu que nous sommes tous. Le mystère de l’Incarnation traverse le film avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Par la palme qu’ils ont obtenue, certes pas à Cannes, mais dans leur témoignage total, ils s’unissent "à la divinité de Celui qui a pris notre humanité". Des hommes dans leur mort… des dieux dans la Vie.

27 mai 2010

Retour à Tibhirine

Classé dans : Blogue,Humeur(s) — Edmond Prochain @ 14:20
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Pas grand chose à ajouter depuis le précédent billet ; juste l’occasion de revenir sur le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux (que je n’ai toujours pas vu, évidemment). C’était ce matin sur RCF, et c’est vrai que dès qu’on lit à haute voix les mots de Christian de Chergé, un étonnant silence se lève pour laisser place à l’émotion.

Pour la suite, rendez-vous le 8 septembre. Je pense qu’on reparlera du film, avec un peu plus d’éléments mais (je l’espère, en tout cas) tout autant d’émotion.

Et la chronique de ce matin, elle s’écoute ici.

*

J’en profite quand même pour adresser tous mes voeux, toussa, à Natalia. Pour les raisons qu’elle sait. (Et nananère pour les autres !)

24 mai 2010

Des hommes et des palmes

Classé dans : Actu — Edmond Prochain @ 11:26
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Pas sûr qu’on y ait cru complètement, mais ça nous aura fait un joli suspens. Je ne crois pas me souvenir d’être déjà allé voir le palmarès du Festival de Cannes avec une telle impatience teintée de fébrilité (bon, en même temps, n’exagérons rien). C’est sûrement l’expression d’un certain corporatisme bien de chez nous : dès qu’un truc sent un poil l’encens, faut que ça nous émoustille les narines et qu’on se passionne pour le sujet. Et j’ai entendu un certain nombre de mes coreligionnaires en faire l’événement et piaffer en priant pour la consécration d’un film déjà quasiment considéré comme catholique. Pourtant, il ne semble pas qu’on puisse soupçonner le réalisateur Xavier Beauvois d’un immense enthousiasme missionnaire, voire carrément évangélisateur, dans l’écriture de son film. Mais nous autres gens des nefs, on aime à se rappeler que le vent souffle où il veut et qu’on ne sait ni d’où il vient ni où il va, ce coquin de vent !

Alors oui, pour la Pentecôte justement, ça nous aurait fait plaisir que Des hommes et des dieux soit "canonisé", selon le mot de son réalisateur. Sans doute un peu comme une petite revanche après en avoir bouffé durant les dernières semaines en humiliations successives (car, non, Les Prêtres numéros 1 au top 50, ça reste trop kitsch pour me consoler – désolé), il nous fallait une Palme d’or. On repart avec le Grand Prix du Festival.

Mais a-ton réellement perdu au change ? Pas sûr.

Vu avec un effet grossissant dans notre microcosme catholique, le film a fait le buzz sur la croisette. Vu en-dehors de notre microcosme, il semble qu’il ait quand même un peu fait du buzz, si on en juge par la presse extrêmement élogieuse à son sujet. Difficile de bouder toute cette série de titres réjouissants qu’on aura pu lire cette semaine : "Alléluia Beauvois !", "Des moines et une Palme évidente", … Sauf que la Palme d’or, justement, est souvent synonyme de railleries et de polémique, à tel point qu’on peut se demander si c’est encore un service rendu à un film que de lui attribuer. Le Grand Prix est peut-être, à cet égard, la récompense parfaite : déjà très prestigieuse mais qui garde un goût de "trop peu" suffisamment fort pour nous laisser l’espace du commentaire en nous préservant des débats stériles. Et, à tout prendre, ce n’est pas forcément plus mal.

Indépendamment de ces histoires d’honneurs, deux éléments permettent sans doute d’expliquer cet engouement de la presse pour Des hommes et des dieux. D’abord, si les catholiques sont rarement traités à leur avantage au cinéma, il existe malgré tout un genre (c’est presque un genre en soi) qui fascine et rencontre régulièrement un succès, certes relatif, mais constant : le film de moines. Le "film de moines" repose sur un concept assez élaboré : c’est un film avec des moines dedans ! Et souvent, du coup, un petit supplément d’âme. Ces dernières années, deux ont fait spécialement parler d’eux : L’île et Le grand silence. Ce cinéma fascine parce que ce mode de vie interpelle ; on retrouve certainement une partie de cela dans l’émotion suscitée par le film de Xavier Beauvois aujourd’hui.

L’autre point qui peut expliquer que le film ait touché, c’est son sujet. L’assassinat des moines de Tibhirine fait partie de ces événements qui ont marqué la France. Profondément. Parce que c’est l’Algérie, et puis aussi parce que la mort de ces moines a été épouvantable. Qu’on ajoute à cela un peu de mystère et un fond de débat sur les circonstances réelle de leur exécution, et l’affaire est emballée : Tibhirine peut fasciner pour longtemps, et il y a fort à parier que n’importe quel long métrage sur le sujet aurait passionné. Celui-ci est bon, et même très bon, semble-t-il. Tant mieux. On attendra le 8 septembre pour en juger vraiment, mais c’est déjà ça.

Pour l’heure, faute de voir le film, on pourra se replonger avec émotion dans le testament de Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine (incarné à l’écran par Lambert Wilson). Personnellement, je dois dire que ce texte a fait partie de mes plus belles émotions de croyant, à l’adolescence, par sa lucidité et sa beauté pure : entrevoyant le martyre mais le dépassant déjà pour révéler toute la lumière du pardon chrétien. Ce que j’ai compris de "l’amour des ennemis" dont parle le Christ, c’est par Christian de Chergé, parce que son témoignage n’est que don.

Quelques mots, juste(s) :

"S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. (…)

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m’aurait atteint. (…)

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout. Dans ce merci où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je veux ce merci, et cet "à-Dieu" envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

Amen ! Inch’Allah !"

Des hommes et des dieux n’a peut-être pas eu la Palme, mais ce film nous rappelle que les moines de Tibhirine ont certainement reçu leur palme… Rien que cela devrait nous suffire.

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