Le blogue d'Edmond Prochain

1 octobre 2012

L’Evangile à Hollywood

On parle ces derniers jours d’un potentiel film sur Marie, qui pourrait s’appeler Mary Mother of Christ (traduction : "Marie, la maman de Qui-vous-savez"). La nouvelle m’a donné l’occasion de lire cet article, rempli de ces petites choses qui m’agacent dans un papier de presse (commentaires ironiques, jugements hâtifs, confusions grossières, préjugés non vérifiés…) et qui m’ont presque donné l’envie d’en faire un billet… Et puis, j’ai repensé à une vieille idée, dans la veine d’un ancien billet, et plutôt que dauber sur un journaliste qui n’a même pas signé sa copie, je me suis dit que ce serait sans doute plus amusant – et meilleur pour mon ulcère – de la pousser un petit peu plus loin.

Voici donc, en exclusivité mondiale, les films qui pourraient être tournés si quelques réalisateurs bien connus d’Hollywood se penchaient sur le Nouveau Testament (l’Ancien, ce serait encore autre chose !) pour en tirer leurs nouveaux films. A chaque fois, j’ai imaginé le titre en VO et en VF, le cinéaste, les acteurs principaux, le genre du long métrage et un bref résumé commenté.

Rien de tout cela n’est donc vrai.

Quoique, parfois, on pourrait se demander…

*

The Baptist

de Steven Spielberg

Titre francophone : Jean le Baptiste

Avec Sean Penn (Jean le Baptiste), Leonardo DiCaprio (Jésus), Tom Hanks (Hérode), Anne Hathaway (Salomé)…

Genre : Biopic

L’histoire de Jean, celui qui sera appelé "le Baptiste". Accueilli comme un miracle par sa mère Élisabeth (réputée stérile) et son père Zacharie (qui fut un temps muet), le jeune Jean ressent dès son enfance que son existence a un but qui le dépasse : préparer la venue du Messie attendu par son peuple. Arrivé à l’âge adulte, il mène une vie sauvage, libre de toute attache, et gagne une renommée immense en appelant les hommes à la purification. Le film suit cet homme qui se laisse entraîner par un destin plus grand que le sien, en révélant la simplicité et le courage de Jean – de sa rencontre avec le Christ à son emprisonnement et sa mort dans les prisons d’Hérode. La vie d’un homme qui changea le cours de l’histoire à tout jamais.

Inspiré de faits réels. Un grand film, plein de visages de gens qui découvrent quelque chose, d’horizons au milieu de l’écran et de travelings impossibles, porté par une somptueuse bande originale de John Williams.

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Apostle Iscariot

de Quentin Tarantino

Titre francophone : Son nom est Judas

Avec Christoph Waltz (Judas), Jude Law (Jésus), Bill Murray (le Grand Prêtre)…

Genre : Drame

Loin de sa famille et de ses amis, méprisé par ses camarades de route, déçu par celui qu’il s’est choisi comme leader, Judas Iscariote prépare en secret sa revanche. Il est déterminé à mettre fin à l’aventure du Christ et à se dédommager des années qu’il a sacrifiées dans cette quête apparemment sans fin. Mais au bout de ce chemin, la mort se tient en embuscade…

Porté par des dialogues brillants et des cadrages sublimes, conçu comme un habile pastiche de James Bond, le film rend hommage tout à la fois à la comédie noire, au western, au road-movie, au péplum, au suspense d’espionnage et – à sa façon – à l’heroic-fantasy.

*

Pilate King

de Roland Emmerich

Titre francophone : Le secret de Ponce Pilate

Genre : Historique

Avec Will Smith (Pilate), Nicolas Cage (Jésus), Jean Dujardin (Barabas)…

L’histoire secrète dissimulée pendant des siècles d’un préfet philosophe aux prises avec une secte juive, dans une Palestine au bord de la guerre civile. Le film est construit autour du procès de cet homme, rappelé par l’empereur à Rome pour s’expliquer sur sa gestion calamiteuse des émeutes de Judée, avec de nombreux flash-back. On y apprend que Jésus était en réalité le demi-frère de Pilate. Rongé par un dilemme terrible devant la perspective d’envoyer son propre frère à la mort (personne ne connaît leur terrible secret), Pilate fait remplacer Jésus in extremis par Barabas, et l’aide à simuler sa résurrection avec la complicité d’un garde. Le film s’achève sur une bataille épique entre l’armée de Jésus, aux allures de cour des miracles, et les soldats romains derrière un Pilate qui aimerait profiter du désordre pour être couronné roi.

Bien plus que l’épopée #WTF qu’il se révèle être pour le spectateur, Pilate King se veut avant tout la révélation d’un épisode trop méconnu de l’histoire. Un long métrage très documenté et aux effets spéciaux épatants.

*

Kid Jesus

de Chris Colombus

Titre francophone : Le Petit Jésus

Avec Steve Carell (Joseph), Mila Kunis (Marie), Macaulay Culkin Jr (Jésus)…

Genre : Comédie

Avant de devenir celui qu’on connaît, Jésus de Nazareth a vécu une enfance heureuse en Galilée, avec ses parents, d’humbles artisans. Mais ce n’est pas si simple d’être un enfant "normal" quand on sent que la vie vous appelle à accomplir de grandes choses. Durant des vacances en Judée, Jésus échappe à la vigilance de ses parents et décide de se rendre seul au temple. Égaré en chemin, il fait alors d’étranges rencontres, avec des personnages bien connus du public qu’il sera amené à retrouver à l’âge adulte. Et pendant ce temps, ses parents partent à sa recherche dans les rues de Jérusalem…

Dans le plus pur style des productions Amblin Entertainment, voici une histoire espiègle et fantastique sur le pouvoir de l’enfance et la force qui réside en chacun de nous. Une comédie pour toute la famille qui révèle l’immense talent du fils de Macaulay Culkin.

*

Simon from Capernaum

de Baz Luhrmann

Titre francophone : Le fascinant destin de Pierre

Avec Russel Crowe (Simon-Pierre), Nicole Kidman (Marie-Madeleine), Christian Bale (Jésus)…

Genre : Comédie musicale

Sur les routes de Palestine, l’aventure d’un simple pêcheur qui va devenir le premier pape de l’histoire de l’humanité. Ascension, pouvoir, amour, argent, trahisons… On ne sait jamais sur quoi on va poser le pied, sur les routes de Galilée ou de Judée.

Un récit au souffle romanesque impressionnant, porté par des chansons aux orchestrations imposantes ! Attention toutefois : en raison d’un grand nombre de mouvements de caméra, il est déconseillé de voir le film juste après un repas.

*

The 40 Day Temptation

de M. Night Shyamalan

Titre francophone : Tentation

Avec Edward Norton (Jésus) et Liam Neeson (le diable)

Genre : Thriller

Parti au désert pour 40 jours sans manger ni boire, Jésus fait une expérience troublante : il est rejoint par un homme qui l’accompagne et teste chaque jour un peu plus ses résistances et sa volonté. Ami ou ennemi ? Réalité ou fruit de son imagination ? Jour après jour, les certitudes du héros (comme celle du  spectateur) sont bousculées, jusqu’à le faire douter de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. Jusqu’au twist final, absolument ébouriffant…

Après quelques années de passage à vide Shyamalan revient au meilleur de sa forme avec ce thriller aux frontières du paranormal, dans la plus pure tradition des films qui l’ont rendu célèbre (Sixième Sens, Incassable, Le Village, Signes…).

Après ce film, le réalisateur a annoncé qu’il resterait dans le domaine biblique pour réaliser Troisième Jour, qu’il présente comme "un Sixième Sens à l’envers", puisqu’à la fin on découvrirait qu’en fait le personnage principal n’est pas mort…

*

Lazarus Undead

de Tim Burton

Titre francophone : Lazare au royaume des morts

Avec Johnny Depp (Lazare), Helena Bonham-Carter (la Mort), Joseph Gordon-Levitt (Jésus), Jessica Chastain (Marthe), Eva Green (Marie)…

Genre : Fantastique

Lazare est un jeune homme fragile et légèrement taciturne qui vit avec ses deux sœurs, Marthe (qui l’a élevé après la mort de leurs parents) et Marie (la benjamine, rêveuse et espiègle). Malade depuis l’enfance, son état empire soudain et il meurt alors que son ami, le prophète Jésus, est en route pour le voir. Mais voilà qu’à peine déposé dans son tombeau, Lazare reçoit la visite de la Mort, qui l’entraîne dans son royaume, où le pouvoir a été confisqué par des rois antiques et où les âmes sont asservies à ces despotes sans pitié. Une légende dit qu’un jour, un homme viendra les délivrer, mais qu’avant lui un autre saura briser le pouvoir des 7 tyrans et préparer le jour de la grande libération. Lazare se lance donc dans un combat qu’il doit impérativement gagner avant que Jésus ne le réveille des morts…

Gothique et psychédélique, baroque et loufoque : du pur Tim Burton que ce film, qui marque sa 3458e collaboration avec Johnny Depp.

*

Sons of Thunder in the Wind

de Terrence Malick

Titre francophone : Les fils du tonnerre

Avec Aaron Taylor-Johnson (Jean), Tom Hardy (Jacques), Owen Wilson (Jésus), Jodie Foster (la mère de Jacques et Jean)…

Genre : Auteur

Jacques et Jean. Deux frères aux caractères différents, et pourtant inséparables. Jacques, l’aîné, est impulsif et extrêmement physique ; Jean, le cadet, est beaucoup plus sensible et contemplatif. Ils représentent à leur façon le lien mystérieux entre le corps et l’âme : indissociables, et pourtant distincts en apparence. Jusqu’au jour où un prophète les appelle à le suivre. Commence alors un voyage qui les révèlera à eux-mêmes et leur fera toucher du doigt l’infini, aux frontières de ce monde.

L’histoire des deux frères est entrecoupée d’images de cieux tantôt orageux, tantôt apaisés, au fil du vent qui entraîne les nuages.

*

En développement :

  • The Last Judgment, de Michael Bay – titre francophone : Judgment Day.
    Genre : Film à multiples records techniques et budgétaires.
  • Story of Paul, de Daren Aronofsky – (titre non traduit).
    Genre : Trip métaphysique.
  • Wedding Feast at Cana, de Wes Anderson – titre francophone : Un mariage à Cana.
    Genre : OVNI.
  • Songs from Nazareth, de Sofia Coppola – titre francophone : Bienvenue à Nazareth.
    Genre : Film à bande originale géniale.
  • The Other Prophet, de Ethan & Joel Coen – titre francophone : Messie malgré lui.
    Genre : Comédie noire.
  • Untitled Prodigal Son Woody Allen Project (titre de travail), de Woody Allen – déjà pourvu d’un titre francophone : Very Bad Son.
    Genre : Pas le meilleur film de Woody Allen.

6 mars 2012

Cheval de naguère

Classé dans : Humeur(s) — Edmond Prochain @ 11:05
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Ce n’est pas souvent que je cède à l’envie de commenter ici un film. Pourtant c’est rarement le désir qui me manque de le faire ; et pour tout dire, l’idée de fermer ce blogue et d’aller en ouvrir un autre consacré au cinéma (sous un autre nom et le plus discrètement du monde, évidemment, sinon ce ne serait pas drôle) se fait parfois bien séduisante… Mais la flemme sait taire à temps cette improbable lubie. Enfin voilà. Tout ça pour dire que je suis allé voir le Cheval de guerre de Steven Spielberg et que j’en suis revenu avec quelques réflexions qu’un bref échange de tweets avec Tim Gerardin (suite à sa chronique du film ici) me pousse à livrer tout de même ici, ne serait-ce que pour mettre un peu d’ordre dans mes impressions de sortie de salle.

Je dois d’abord préciser que, pour ce qui concerne Spielberg, je n’ai aucune espèce d’objectivité. Pour ne pas dire que je suis à la limite de l’aveuglement, et que je serais certainement bien en peine de détester un de ses films, tant sa maîtrise classique et la virtuosité de sa caméra me donnent à chaque fois plus d’occasions de m’émerveiller que d’être déçu par les niaiseries ou les facilités qui viendraient éventuellement entacher l’écran. (La phrase précédente n’est pas complètement valable concernant Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, mais ça c’est entièrement la faute de George Lucas).

Allons-y, donc : il y a mille ravissements à trouver dans Cheval de guerre : des cadres à tomber par terre, des travellings ascendants à faire pleurer n’importe quel grutier, des lumières merveilleusement découpées, de très bons comédiens, aussi, qui hélas ne restent jamais assez longtemps pour qu’on puisse totalement en profiter… et John Williams, éternellement John Williams, même si je le préfère encore dans ses jeux jazzy que dans ses envolées orchestrales. D’ailleurs, le compositeur restera une excellente raison d’aller voir des films de Steven Spielberg même quand ce dernier ne ferait plus que des bouses en scope : ses films sont aujourd’hui la seule façon de profiter encore de ce compositeur sur grand écran. Ce n’est pas la plus mauvaise raison d’y aller, même si c’est pour être, comme ici, "déçu en bien" par le film.

Car il y a aussi un certain nombre de déceptions, dont un plan séquence amorcé avec le cheval qui parcourt une tranchée et brutalement arrêté sans raison apparente n’est pas la moindre. On a connu le réalisateur moins timide sur ce type de morceaux de bravoure (même si c’est en trafiquant des raccords invisibles, ce qui semblait assez facilement réalisable dans cette atmosphère nocturne).

On ne remerciera jamais assez Steven Spielberg, en revanche, de nous avoir épargné le double écueil du "film-à-animal" : d’abord, un anthropomorphisme qui aurait été hors de propos (les sentiments du cheval nous sont étrangers, hermétiques, et c’est tant mieux) ; surtout, une leçon lourdingue sur l’animalité de l’homme contre l’humanité de l’animal. Il y avait pourtant de quoi, vu le cadre choisi…

Parlons d’ailleurs un instant de la Grande Guerre, qui est l’autre sujet du film. Je ne sais pas s’il faut s’en étonner (autrement dit, je suis sûr que non), mais il semble bien que la Première Guerre mondiale s’impose sur les écrans comme le cadre privilégié, pour les cinéastes, de la mort de Dieu, ou en tout cas d’une forme de fin de la foi. C’est probablement historique, mais le cinéma ne cesse de le rabâcher : le conflit a comme porté un coup fatal à la foi en Dieu, là où le suivant salira surtout lourdement la foi en l’homme, pour ne plus rien laisser à la civilisation occidentale qui tienne encore debout… On se souviendra peut-être de cette image terrible dans l’ouverture d’Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet (oui, je sais), avec un calvaire dont le Christ était détaché, comme balayé lui-même par l’horreur du conflit. Ici, on retrouve le temps d’une séquence froide (et, immédiatement après, humainement miraculeuse) un soldat anglais qui traverse le champ de bataille en marmonnant le psaume 23, si cher aux anglo-saxons : "Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d’herbe fraîche il me fait reposer…" Dans ce paysage fantomatique qu’il traverse, l’ânonnement ressemble à un faible murmure qui ne peut rester que sans écho, l’invocation semble vaine tant tout vient précisément à manquer sur cette plaine de mort et de barbelés.

La mort, soit dit en passant, est abordée à l’écran d’une façon paradoxale : la violence du conflit est certes présentée, mais presque toujours tenue à distance. Le symbole qu’on en retiendra, c’est évidemment la scène d’exécution cachée par les pales du moulin. Comme une pudeur étrangement déplacée alors que le scénario est à ce moment d’une rare cruauté avec ses personnages. Plus étonnant encore, cette scène aurait pu servir de référence à la scène de la station service dans Super 8 (de J.J. Abrams)… si l’hommage n’avait pas, ici, précédé le film ! On se retrouve pourtant exactement dans la même logique : le monstre que le réalisateur cherche à cacher – à l’ancienne, comme dans ces bons classiques qui nous faisaient frissonner autrefois – c’est la guerre. Et voilà une clé du film : Spielberg, en se focalisant sur le cheval, passe deux heures trente à nous dissimuler le conflit, jusqu’à ces scènes de course folle dans les tranchées (et encore). Mais l’effroi que l’on devrait peu à peu ressentir prend mal, car le style même du long métrage ne correspond plus vraiment au public d’aujourd’hui, qui n’a plus l’habitude de ces grandes histoires chapitrées avec des fondus au noir.

C’est d’ailleurs un sentiment particulièrement étrange que j’ai ressenti en plusieurs endroits du film : cette impression diffuse de le voir en VF, alors que la séance était bien évidemment en VO. C’est – me semble-t-il – la toute première fois qu’une telle impression m’assaille au cinéma. D’où vient-elle ? je ne sais pas vraiment, même si j’ai une vague idée des causes. L’une des forces de Spielberg, on le dit et on le répète, c’est de continuer à faire un cinéma "à l’ancienne" (exception faite de Tintin, évidemment, et mettant encore une fois de côté l’excès stylistique d’Indy 4) : grande épopée, lumières teintées de classicisme, tournage sur pellicule 35mm (oui, ça se voit vraiment, quoi qu’en disent les défenseurs du tout-numérique), montage analogique… Sauf que voilà : il arrive un moment où l’insistance sur une certaine façon de filmer telle qu’on la pratiquait il y a encore deux ou trois (ou plus) décennies, où l’accumulation de chromos hautement spielbergiens (les traversées d’écran sur fond de lumière, les gros plan de découverte sur le visage d’un personnage, les fenêtres, les pudeurs stylistiques pour dissimuler au mieux la barbarie, etc.) finissent par donner à l’ensemble une petite odeur de naphtaline, une légère résonance mate de toc, à l’image (si j’ose dire) de ces sabots qui claquent un peu trop fort hors champ et en stéréo.

Certes, ce toc-là nuit à l’émotion, il manque un souffle épique véritable à cette fresque où un cheval nous fait traverser la Première Guerre mondiale au gré de ses changements de propriétaire successifs (des fermiers du Devon, un jeune officier britannique, deux adolescents déserteurs allemands, un grand-père et sa petite fille en France…), certes, les scènes où l’on sent bien que le scénario aimerait nous faire rendre les larmes ont plutôt tendance à nous laisser de marbre, mais c’est aussi l’honneur du film que de se donner suffisamment de hauteur pour ne jamais céder au chantage à l’émotion. En la matière, c’est une réponse magistrale à Extrêmement fort et incroyablement près, sorti justement cette semaine (et loin d’être mauvais, même s’il tire sur la corde sensible avec un hummer). Cheval de guerre pourrait presque être un hommage à un cinéma vieillot qui ne se la jouait pas encore mélo. Il n’y a qu’à voir la pudeur, par exemple, avec laquelle le grand-père interprété par Niels Arestrup vient soulever un point d’interrogation tragique à la fin (je ne raconte volontairement pas la teneur de cette scène) : là où mille cinéastes auraient enfoncé le clou, Spielberg préfère baisser les yeux, et on l’en remercie.

On entendra encore, ici et là, que Spielberg nous rejoue son Peter Pan personnel avec un nouveau film pour enfants ; mais c’est probablement faux. Le cinéaste, après être passé par une période très adulte au début des années 2000, n’est pas retombé complètement en enfance. Son Cheval de guerre est plutôt un film pour préado… mais le préado qu’on a pu être et qu’on garde en souvenir : celui des grands sentiments, des grandes amitiés et pourtant du début d’une certaine forme de gravité. Celui qui rêvait encore devant L’Étalon noir et commençait à verser des larmes en cachette devant La Liste de Schindler.

Ce qui ne fonctionne pas bien dans Cheval de guerre ? J’aimerais croire que ce sont d’abord les goûts du public, qui n’ont cessé d’évoluer. Steven Spielberg devrait pourtant le savoir : on ne révolutionne pas impunément la mise en scène et la caméra avec un Tintin pour revenir la même année avec un grand film old school. Dommage, sans doute, parce que ce même film aurait été une très grande réussite dans les années 1970 ou 1990. Aujourd’hui, à l’heure où l’on veut à la fois de l’ultra-intimiste et du bigger-than-life, c’est presque un film trop grand pour son époque. Mais pour ce qui concerne Spielberg, je suis toujours à la limite de l’aveuglement.

7 janvier 2012

Considérations de second plan

Il existe quelque part un type qui s’appelle B. et que je connais pas. Je veux dire : je ne sais même pas quelle tête a B., je n’ai probablement jamais entendu le son de sa voix ni parlé avec lui, je n’ai pas plus de raisons que ça de le croiser un jour. Par ailleurs, j’ignore un grand nombre de choses essentielles à propos de B., parmi lesquelles : la couleur de son parapluie, son avis sur les sapins de Noël, le bruit qu’il fait en éternuant, s’il a lu un jour Les Liaisons dangereuses et ce qu’il en a pensé, la façon qu’il a de manger des clémentines, le nombres d’ampoules en attente d’être remplacées chez lui, la poche dans laquelle il range ses clés, s’il a déjà compté le nombre de marches dans l’escalier qui mène à son bureau, son degré d’attente de War Horse (le prochain film de Steven Spielberg), le sens dans lequel il parcourt un magazine, son navigateur internet, s’il a une sœur ou s’il aurait aimé en avoir une, son personnage préféré des santons de la crèche, s’il sourit quand il croise une bulle de savon sans raison dans la rue, le troisième prénom de sa maman, s’il a conservé son premier walkman, s’il peut s’empêcher de se regarder quand il est face à un miroir, sa position sur les petits parasols en papier qu’on pique parfois dans les glaces, quel a été son tout premier DVD, s’il lui est déjà arrivé d’acheter un ananas sur le marché, son côté préféré dans les canapés, combien de titres d’Alain Chamfort il peut citer de mémoire, s’il était plutôt Pif Gadget ou Picsou magazine, à quel niveau il pousse le bouton de la lampe halogène du salon, et le nom qu’il donnerait à son (prochain ?) chien. Autant dire que je ne le connais vraiment pas, donc.

Mais j’apprends que B. parle de moi. La réciproque de non-connaissance semble donc en partie fausse, puisque B. – que je connais pas – a visiblement des informations sur moi à raconter à des gens que je connais un peu ; B. a même, semble-t-il, un avis sur des choses qui me concernent. Et pourtant, B. ne me connaît théoriquement pas.

Voilà un petit événement qui m’interpelle. Sans trop de raison, mais juste comme ça.

C’est un peu comme S., en fait. S. est japonais, ou d’une nationalité comme ça. Il visitait la France il y a quelques années (c’est-à-dire Paris, d’un point de vue japonais ou assimilé). J’ignore beaucoup de choses sur S. également ; ma connaissance se limite probablement à la couleur de ses yeux, son goût pour les sacs à dos avec des petites diodes lumineuses, sa détermination à ne pas "casser" la visière de sa casquette tour-eiffel, ses difficultés à décoder un plan de métro et le plaisir qu’il prend à faire des photos. Avec toutes les photos qu’il prend, je ne sais pas si S. fait des albums ou s’il encadre des souvenirs, mais s’il le fait, et cela sans me connaître, S. a probablement désormais une photo de moi chez lui.

Juste comme ça, j’y pense parfois avec un certain amusement, parfois avec une pointe de crainte pour les remarques que pourraient faire les amis de S. en voyant le t-shirt que je portais ce jour-là, que je n’ai pratiquement jamais remis à cause d’une tache d’huile de pizza qui l’a relégué quelques jours plus tard dans la catégorie "t-shirts pour bricoler", mais que je porterai probablement ad vitam aeternam au Japon ou quelque part par là. Certains soirs, je me demande dans quel environnement pourrait atterrir la photo d’un jeune Français croisé un soir de début d’été sur le parvis d’une église parisienne et qu’on a voulu prendre en photo pour immortaliser une conversation sur Dieu dans laquelle aucun des deux ne parlait probablement de la même chose…

C’est d’ailleurs une constante pour toutes les photos de nous, prises à notre insu (ou non) par des inconnus qui les ont collées dans des albums sans trop se soucier du second plan. Un jour, peut-être, un enfant demandera qui est ce monsieur derrière qui mord dans son sandwich, ou si ces lunettes de soleil là au fond étaient un déguisement ou pas. Quelqu’un remarquera, sans nous connaître, que nous avons un matin osé le pull jaune citron, le bob décathlon, l’écharpe de notre sœur ou le bouquet de lys en pleine rue. Nous serons peut-être le grand mystère d’une famille : où allions-nous ? qui était cette personne à nos côtés ? Pourquoi regardions-nous notre montre ? quelle menace hors cadre semblait tant nous inquiéter ? allions nous nous rendre compte un peu plus tard dans la journée que notre chemise était mal boutonnée ? Ou alors, nous serons affublé par des inconnus d’un surnom dont nous ne saurons jamais rien : "le mec au sac-banane", "celui qui a l’air de se curer le nez", "l’homme qui s’en va réparer un carreau", "le gros con qui est passé dans le champ à ce moment-là et qui a pourri la photo"

Sommes-nous conscients que notre vie se raconte sûrement dans des dizaines, des centaines, des milliers d’albums photos de gens au sujet desquels nous ignorons toutes sortes de choses aussi essentielles que le bout par lequel ils commencent un petit beurre, les livres qu’ils offriraient en premier à un amour, l’aptitude à démarrer un feu de cheminée, la taille idéale pour eux d’une feuille de salade ou l’amusement réel qu’ils trouvent à organiser des courses d’escargots ? En un sens, c’est dommage : c’est tout un récit de notre vie en images que nous manquons.

Mais le plus fou, le plus étrange, ce serait certainement qu’un jour quelqu’un feuillette l’album d’une personne que nous ne connaissons pas, tombe sur une photo dans laquelle nous apparaissons sans rien en savoir, flou et au tout dernier plan, et dise : "Tiens, mais je le connais, celui-là !" Ce serait tellement improbable et inutile que ce serait amusant.

En attendant, il m’arrive de scruter mes propres albums à la recherche du visage de ces gens dont j’ignore tant de choses essentielles, d’imaginer leur vie et d’avoir une petite pensée en prière pour eux. Avec une conscience aigüe du caractère hautement, terriblement, superbement cucul de cette pensée dérisoire. Mais l’espoir secret que cette petite poussière qui monte alors vers le ciel peut être une réponse à la providence qui a, un jour, placé cet inconnu à l’arrière plan d’un de mes souvenirs.

Ensuite, je referme l’album et je retourne à d’autres choses tout aussi essentielles. Juste comme ça.

*

[NB : Rien à voir avec cette amusante histoire de La Redoute cette semaine... Je pensais à ce billet depuis quelque temps. La coïncidence ne m'apparaît que maintenant, à l'instant de publier le billet.]

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